De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 21 sur 80

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De rage et de lumière

Finistère

Parfois, elle débarquait à Paris dans sa petite auto, tel un ouragan entre deux chimio. Elle voulait tout voir, tout faire, à toute allure, jusqu’à l’épuisement. Les musées, les théâtres, les salles des ventes, les antiquaires, le marché Saint-Pierre, les brocanteurs de tout genre, même les restaurants où elle ne pouvait plus manger à cause de son occlusion intestinale mais où elle adorait nous emmener quand même. Elle, si raffinée d’ordinaire, lançait alors : On va se taper la cloche. Ou, quand surgissait la fatigue : Il faut se donner un coup de pied au cul.

Ne jamais s’arrêter, parce qu’alors à quoi bon, s’agaçait-elle quand on lui faisait remarquer qu’elle en faisait peut-être un peu trop. Si c’est pour rester enfermée, autant partir tout de suite. Nous l’accompagnions avec mes sœurs, à cent à l’heure, entre la vie et la mort, à Vienne, en Inde, à Bilbao ou en forêt de Fontainebleau. La vie s’accélérait et s’amenuisait à la fois. Il fallait gagner du temps, sur la mort et dans la vie. Ne plus faire que ce qui nous plaisait. Tout le reste, on s’en fichait. Notre mère nous convertissait à sa nouvelle philosophie. Dans la voiture pot de yaourt, il fallait toujours « partir » quelque part. Fuir. Pour échapper au cancer, le semer. C’était sûr, il ne pourrait jamais suivre son rythme !

 

Finistère

Puis, ce furent de longs séjours à l’IGR, des mois entiers hospitalisée. En sortant du bureau, prendre le RER B, sauter dans le 380, traverser le parking, saluer les vigiles, passer les doubles portes automatiques vitrées du hall d’accueil. Premier couloir à gauche après la cafétéria. L’ascenseur jusqu’au département « Finistère » – encore une toponymie bien choisie. Inspirer très fort, pousser la porte de sa chambre avec le sourire et la voix la plus enjouée possible. Faire abstraction des odeurs, de la gorge qui se serre et des nausées. La prendre dans les bras doucement pour ne pas lui faire de mal, sentir ses omoplates plus fines que les ailes d’un oiseau, chaque ossement de sa colonne vertébrale, ses épaules amincies, ses joues creusées un peu plus chaque jour. Jusqu’où ? me demandais-je. Espérer immensément, désespérer, donner le change, faire l’amour, courir, ne plus arriver à lire de livres, tomber de sommeil, avoir peur la nuit du lendemain.

Un jour, je l’ai vue pleurer en réalisant qu’elle venait de s’arracher une touffe entière de ses magnifiques cheveux blonds avec sa brosse. Aussitôt, elle a fait faire une perruque pour camoufler ce qu’elle appelait « le désastre », elle prononçait ce mot avec ironie et une volonté certaine de lutter contre. Quand il faisait trop chaud, elle se coiffait de turbans en soie et de foulards indiens noués sur son crâne nu. Ils lui donnaient un air de princesse orientale et faisaient oublier sa chevelure dorée de tsarine. Nous lui rapportions ses jolies tuniques indiennes pour lui éviter de porter les blouses bleues de l’hôpital. Rester élégante, garder la tête haute, le sourire en toutes circonstances. Celui-ci avait changé ces derniers temps. Était-ce ses lèvres fines, son visage osseux ou les petites rides qui se formaient autour de sa bouche ? Ce n’était plus le sourire rassurant de la mère courage que nous avions connue, il avait maintenant la grâce fragile d’une madone. Il était transparent.

Elle vit à l’hôpital. Cela fait plusieurs mois. Par la grande fenêtre fermée qui donne sur le parking de l’IGR entre une lumière suffocante. L’air conditionné ne suffit pas à atténuer la chaleur. Nous sommes au mois de juin. Il paraît que la planète se réchauffe, les journaux ne parlent que de ça. Je suis assise à côté de ma mère. Elle dort et je regarde tourbillonner les dizaines de grues en origami suspendues au plafond. Juliette avait appris à les fabriquer lors d’un atelier avec des enfants réfugiés, elle nous avait montré comment plier délicatement le papier japonais pour former ces frêles oiseaux. Nous en avions confectionné des dizaines.

Pour tenter de camoufler la décoration impersonnelle de sa chambre d’hôpital, nous avons également accroché avec de la Patafix des photos et cartes postales sur le mur opposé au lit. Un cliché de nous trois en longues jupes indiennes prise par notre mère au Rajasthan lors de ce dernier grand voyage. Je ne me souviens pas de nos visites, mais de la sensation très intense qui m’a habitée pendant cette virée en Inde. Ce voyage avait le goût de l’absolu. Je le vivais comme un défi au temps et à l’espace, une provocation, un pied de nez au destin. Et je trouvais que notre mère avait vraiment du panache.