De rage et de lumière
Petites sœurs
Ironie du sort, nous nous envolions vers le pays de la réincarnation, où la mort précisément sonne le moment de la libération.
Petites sœurs
Nous n’avons pas toujours été très proches entre sœurs. Pudiques et secrètes, nos vies gravitaient autour de cet axe central incarné par notre mère. Il n’y avait pas de conflit, seulement le sentiment que je ne partageais peut-être pas grand-chose avec elles hormis de doux souvenirs d’enfance, nos cabanes dans les coussins carrés du salon, nos départs en vacances, le goût des madeleines au miel sur la route de Brignac et la première qui voit la mer quand on partait en Bretagne. Nous étions nées avant les années 2000. Nous faisions partie de cette génération ayant grandi entre des cassettes VHS, une platine vinyle dans le salon, le Minitel puis l’énorme PC trônant sur la mezzanine à côté du piano, Zebda, la Macarena et les Spice Girls, Internet et les premiers téléphones portables, la Coupe du monde de 98 et la chute des Twin Towers.
Avec l’adolescence, nous avons pris notre envol. Mes sœurs étaient dans le concret, la vie réelle, le social et l’humanitaire. Je flottais dans un monde parallèle, celui des livres. Tandis que je pratiquais le yoga et la lecture à haute dose, croyant que la méditation et la beauté des mots pouvaient nous sauver de la médiocrité humaine, elles partaient au combat, dans la rue, en maraude ou en distribution de repas, colleuses de la nuit, toujours sur le terrain, au four et au moulin pour trouver des solutions d’hébergement, de scolarisation, de formation, d’emploi, de prise en charge médicale, de régularisation de papiers.