De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 71 sur 80

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De rage et de lumière

Propitius

Peu à peu, Jack et moi avons développé une relation moins conflictuelle qui relève davantage de la conversation entre vieux amis que de la joute des débuts. J’ai parfois l’impression que l’on se connaît depuis toujours. Nous rions de ses blagues et de mon accent, nous parlons d’art et de Calcutta, de Don Quichotte et du Bangladesh.

— It’s a pretty sick country, dit Jack.

Comment garde-t-on espoir et foi en l’humanité après avoir vu de telles horreurs ?

— Si tu continues d’espérer, quelque chose va peut-être arriver, ce n’est pas certain, mais ça peut se produire. Si tu n’as plus d’espoir, c’est impossible.

Les mots de Jack résonnent en moi doublement, ils me guident de façon souterraine, ils me révèlent autant l’esprit de Jack que le mien. Moi qui ai tant douté de mon étrange intérêt pour Jack à ce moment de ma vie, j’ai compris que cette rencontre n’était pas anodine. En latin, propitius évoque une puissance divine ou occulte favorable et bienveillante, capable d’influer sur le destin des hommes.

Quelles sont les divinités qui veillent aussi délicatement sur moi ? Comment ne pas penser que cette rencontre avec Jack à ce moment de ma vie ne tient pas seulement du hasard ? Quels sont les liens secrets qui relient ma mère à Jack, mon espoir qu’elle guérisse à l’espoir que Jack met dans son travail humanitaire ? Pourquoi ai-je la sensation que, au fur et à mesure que j’écris sur Jack, apparaît en transparence, comme de l’encre sympathique sur le papier, le visage de ma mère ? Imperceptiblement, Jack joue tous les personnages de ma famille. Quand j’ai pris conscience de cette superposition ou de ce glissement, j’en ai parlé à mes sœurs. Elles ont dit : c’est ton livre, il faut que tu te sentes libre, si on le lit maintenant, ça va t’empêcher, continue.