De rage et de lumière
Rhizomes
— J’ai cru tomber en enfer, ça en avait l’odeur. Des files d’attente interminables pour un verre de lait, des silhouettes faméliques, des regards vides, des corps estropiés, de la vase partout. Tout manquait sur place, même l’hygiène la plus élémentaire. Nous étions noyés dans l’obscurité. Des tentes à perte de vue, balayées par les pluies incessantes. Avec les autres médecins des ONG, on soignait en plein air, à la lumière d’une lampe-tempête la nuit. La tuberculose, la malnutrition, la gale, les maladies infectieuses, gastro-intestinales, la lèpre, les infections des yeux, des oreilles, la malaria, les maladies pulmonaires, la dysenterie, le choléra… J’étais fraîchement diplômé de l’université et n’avais pas du tout étudié la plupart de ces maladies tropicales. Alors j’ai appris sur le terrain.
Que s’est-il passé au Bangladesh ? Qu’avez-vous vu ? ai-je envie de demander. Je veux comprendre ce trou béant qui a happé Jack, cette descente dans les gouffres qui a conditionné sa vie. De cet endroit-là, il n’est jamais revenu. Devant l’enfer des camps de réfugiés, Jack a senti son cœur éclater. Des larmes ont jailli de son corps sans qu’il puisse les arrêter. Des larmes venues de si loin. Un instant, je me dis que ces larmes sont celles qu’il verse sur ses propres morts. Sur mon carnet, je griffonne : Shoah Gernos Bangladesh, comme trois clés ouvrant sur les béances de Jack.
Rhizomes
Ce soir-là, en appelant mes sœurs, j’apprends qu’elles ont passé la nuit aux urgences. Quand je suis partie en Inde, notre mère venait d’être renvoyée chez elle, en hospitalisation à domicile. L’IGR ne pouvait plus la garder au service « Finistère ». Qu’y a-t-il après le Finistère ? Était-ce une défaite ou un espoir ? Notre mère se réjouissait de rentrer mais cette période de rémission s’est avérée une succession d’allers-retours aux urgences. La seule issue quand la codéine, le tramadol et le paracétamol ne suffisent plus à apaiser les douleurs trop aiguës.
Branle-bas de combat à la maison, réunir des affaires pour la nuit – ou plus, on ne sait jamais combien de temps durent les séjours à l’hôpital –, le téléphone, le chargeur, les deux paires de lunettes, les multiples carnets et pochettes en tissu dans lesquelles notre mère transporte toute sa vie, ses listes infinies de choses à faire, à acheter, auxquelles il faut penser.
Arrivée de nuit aux urgences : néons, spasmes, lumières vertes des sorties de secours, bips répétés des appareils électroniques, brancards dans les couloirs froids. L’attente, la peur, la colère, la fatigue, la douleur, les perfusions, la morphine, et finalement la PCA. Notre mère réclamait sa PCA comme un drogué son shoot d’héroïne. PCA pour analgésie contrôlée par le patient : il s’agit d’une pompe à morphine reliée à une intraveineuse que le patient peut déclencher lui-même à l’aide d’un interrupteur pour s’administrer des doses supplémentaires. Dans le jargon médical, on appelle cela des « bolus ».
— Ça va mieux maintenant, disent-elles. Maman dort. Elle n’a plus mal.
Cette sororité distendue que l’on vivait sans en avoir conscience m’est soudain apparue à Calcutta. Comme si tous les fils imperceptibles qui nous reliaient s’étaient soudain resserrés. Je sentais tout mon être irrigué par leur puissance. Je les trouvais si fortes mes sœurs.
Je me représentais notre mère comme un bambou géant dont le rhizome nous relierait malgré la distance.
Cette nuit-là, j’ai rêvé de l’IGR, de notre mère, de sa disparition. Nous étions toutes les trois autour de son lit, dans la chambre baignée d’une lumière si forte qu’il fallait plisser les yeux sous les origamis tournoyant au-dessus de nos têtes. Nous étions à genoux comme devant une tombe, nos têtes baissées vers le bord du lit. Maman ressemblait à une sainte enveloppée dans le drap bleu ciel de l’hôpital, ses mèches blondes autour de son visage anguleux.