De rage et de lumière
Point de non-retour
Alors un soir, Juliette m’a dit :
— J’ai appelé partout, pour qu’ils ne dorment pas dehors ce soir, j’ai raconté leur histoire, les enfants, leur volonté de s’en sortir, et puis la nuit est tombée, ils étaient toujours sans abri. Et moi, je suis rentrée chez moi.
Je me souviens des larmes dans sa voix.
Il est presque six heures du soir. Je raccompagne Jack jusqu’à son perchoir du Number 10 malgré ses protestations. Il s’assied essoufflé au bout de son lit.
— Vous allez me border aussi ? s’énerve-t-il.
Jack me regarde partir. Il me suit du regard jusqu’à ce que son ouïe se substitue à sa vue, puis au silence. Il pose ses mains à plat sur le sommier et lisse le drap, contrarié. Il se souvient de l’humidité glaciale des draps là-bas. Il pense au petit garçon de Gernos qui lui prenait la main pour marcher sur la plage et criait d’excitation devant les vagues.
Point de non-retour
Deux jours avant de mourir, maman m’a parlé de la mort. C’est la seule fois où elle a pu prononcer ce mot. Avant d’entrer à Jeanne-Garnier, cette idée la terrifiait au point que la formuler était impossible. Elle ne voulait pas mourir, nous quitter, elle avait encore tant de choses à vivre. Et pourtant, nous, on la voyait approcher comme une voiture lancée à toute allure dans la nuit, ses phares blessants plantés dans nos pupilles. Avec mes sœurs, nous pouvions parler de ce sentiment qui nous déchirait : nous souhaitions et nous craignions en même temps la mort de notre mère. Nous la souhaitions pour que cesse son supplice et nous la craignions parce que nous n’imaginions pas la vie sans elle.
Dans une vie, il y a les morts que l’on sème le long de la route, et il y a la mort de notre mère. Comme un point de non-retour. Après cela, je n’ai plus eu peur de rien.
Je ne sais pas quand exactement elle a cessé d’avoir peur. Je sais que cela s’est passé dans cet établissement que l’on dit de soins palliatifs, de fin de vie, où elle a longtemps refusé d’aller. Pour elle, entrer à Jeanne-Garnier, c’était abdiquer.
— Je ne veux pas aller dans ce mouroir ! Je ne veux pas y aller. Je ne veux pas mourir !
Nous étions toutes les trois autour de son lit. Et cette phrase tombait tel un couperet. Nous n’avions pas la force de répondre. Nous savions que la mort allait venir. Nous avions seulement l’intuition qu’elle serait plus douce. Pour elle et, égoïstement, pour nous. Mais est-ce un argument recevable quand on endure la violence d’un cancer et d’une chimiothérapie depuis sept ans ? La seule dignité qu’il lui restait n’était-elle pas sa liberté ? Est-ce qu’il fallait choisir aussi cela à sa place ? Et si dire non, pour elle, était encore une manière d’exister, d’être vivante ? Est-ce que cette lutte à mort contre la mort n’était pas finalement ce qui la maintenait en vie ?
Quand un jour l’aide-soignante à domicile lui a dit : Madame, vos filles ont raison, c’est devenu dangereux, pour vous, pour elles, pour nous les soignantes. À la Maison médicale Jeanne-Garnier, vous serez en sécurité… Notre mère a failli s’étouffer de colère : Je me fiche complètement d’être en sécurité ! Vous m’avez tout pris : je ne peux plus marcher, je ne peux plus manger, je ne peux plus aller aux toilettes, je peux à peine parler tant j’ai la bouche sèche, et maintenant vous allez décider aussi où je dois dormir, puisqu’il ne me reste que ça à faire. Je veux rester chez moi ! J’ai encore toute ma tête et je sais bien que vous conspirez contre moi ! Elle a dit cela en nous regardant avec cet air empli de défiance, comme si nous étions passées à l’ennemi, comme si nous l’avions trahie.
Quelques mois plus tard, notre mère entrait finalement à Jeanne-Garnier, lasse et résignée. En remplissant les documents administratifs, je me suis aperçue qu’elle était née dans le 15 e arrondissement de Paris et qu’elle s’y retrouvait de nouveau désormais. En lui faisant part de ma remarque, elle a dit : J’ai toujours rêvé d’habiter dans le 15e. Je n’aurais pas cru que j’y habiterais dans ces conditions. Je ne savais pas qu’elle avait eu ce rêve. Que savais-je d’elle en fait ? Si peu de choses. Qui était-elle vraiment ?
J’ai pris conscience soudain que, derrière la mère que je croyais connaître, se cachait une femme, une enfant, une rêveuse, une amoureuse, une autre personne que je ne connaissais pas, ou si mal. J’ai eu envie de lui poser mille questions. Je n’ai pas osé. Elle était alitée et voulait que je la distraie, que je lui apporte un peu de ce qu’elle n’avait pas ici, de la joie, de la légèreté.
À son chevet, ce qui m’obsédait de façon croissante, c’était de parler avec elle de ce que je croyais être « les choses importantes ». Comme si, à l’approche de la mort, elle aurait pu me faire quelque révélation. Maman, j’ai besoin que tu me dises quelque chose, j’ai besoin de tes mots pour vivre, tu comprends ?
J’y pensais tout le temps, j’étais presque plus terrifiée à l’idée qu’elle parte sans m’avoir parlé que par la mort elle-même. Était-ce une déformation due à mon imaginaire trop romanesque qui veut que les mourants sur leur lit de mort disent quelque chose aux vivants ? Est-ce que je n’avais pas plus peur de ne pas survivre à sa mort que de sa mort elle-même ? Qu’est-ce que j’attendais d’elle au juste ? Je ne saurai même pas le dire, hormis que j’attendais beaucoup. Je ne supportais pas qu’elle meure banalement, que notre hypothétique dernière conversation puisse être faite de considérations sur le temps qu’il fait, sur mon travail ou je ne sais quelle paperasse à remplir. J’aspirais à une mort grandiose pour elle, je voulais que sa fin soit digne de la hauteur à laquelle je la portais.