De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 18 sur 80

Pages du PDF

De rage et de lumière

Estampe chinoise

— Asseyez-vous donc ! me presse-t-il soudain, une pointe de reproche dans la voix comme si je ne prenais pas mes aises assez rapidement. C’est vous qui avez laissé ces little chubby cakes hier ?

Je réponds affirmativement tout en appréhendant sa réaction.

— Ce sont des madeleines.

— Des mademoiselles… Hum, c’est un joli nom !

— Non, des ma-de-leines, j’articule.

— Ah, c’est très bon, very delicious, ces mademoiselles !

Il prononce ce mot en français avec son irrésistible accent. La veille, j’avais laissé sur le bord de l’évier des madeleines au miel dans un sachet apporté de France. Je profite de l’effet prodigieux des biscuits dodus sur Jack pour en venir à mes questions :

— Ravie que les madeleines vous plaisent. Je me demandais depuis hier ce qui vous a poussé à rester ici.

— Parfois on ne choisit pas sa vie, c’est elle qui choisit pour nous. Une fois que j’étais là, avec tous ces gens, je n’allais pas les laisser tomber. J’ai continué. Et puis… comment dire… vous allez me prendre pour un dingue.

Jack parle soudain tout bas.

— J’ai de la chance. Oui, je ne suis pas seul, vous savez. Le Holy Spirit m’accompagne. Vous connaissez ?

 

Estampe chinoise

C’était en 1964 dans le Pembrokeshire. Jack avait 34 ans, un long corps svelte perché sur un tracteur, de beaux yeux clairs et de l’énergie à revendre. Fermier depuis sept ans dans ce Finistère du pays de Galles, je l’imagine un peu comme ces jeunes néo-ruraux qui quittent les grandes villes pour faire de la permaculture dans les campagnes désertées. Pour Jack, ce n’était pas encore l’ère du bio et de la décroissance, mais il avait déjà un petit côté rebelle. Il se moquait de l’argent – et s’en moque toujours. Aujourd’hui, on dirait de lui qu’il exerçait un métier « qui a du sens ». Entre la terre et les bêtes, il était du côté de la nature, de la vie à l’état pur. Il avait échappé aux buildings, à la vie de bureau et aux pubs londoniens remplis de traders.

Une journée banale en perspective pour Jack, entre son champ et ses vaches. À cette heure de la matinée, hormis quelques nuages blancs amassés au-dessus de la vallée, le ciel s’étire, bleu vif, monochrome. J’imagine Jack en tenue de travail, salopette, pull de laine et grosses bottes, assis sur son grand diplodocus de métal, faisant des allers-retours dans son champ surplombant la mer déchaînée. Son regard se perd parfois au niveau de la ligne d’horizon. J’ai presque le même âge que lui en 1964 et je sais que plantée sur une falaise avec la mer à perte de vue, je peux être prise de vertige. Pas seulement le vertige du vide mais un vertige intérieur, une descente au plus profond de soi, un mélange de questionnements, de fugue et d’émerveillement, une envie de se laisser happer par l’inconnu.

Soudain, il ressent une présence étrange, une masse de chaleur. L’air s’épaissit. Une lumière surgit, inondant le paysage. Jack en est si perturbé qu’il arrête le tracteur, pour aller voir si ce n’est pas le moteur qui chauffe. Il retire son pull et s’essuie le front. Depuis sept ans qu’il vit ici, même au plus chaud de l’été, il n’a jamais éprouvé la moindre sensation d’étouffement. Le vent du large provoque une ventilation permanente. Jack scrute le ciel, il pense à l’arrivée d’une dépression subite, à un orage. Dans la région, ce n’est pas rare. Pourtant, quelque chose le trouble : il a beau s’être habitué aux couleurs tranchées de la région, le vert des arbres, le zinc du ciel, les roches rouges, blanches ou noires, il a l’impression que les couleurs se sont brutalement saturées. Jack cligne des yeux. L’intensité des couleurs est telle qu’elle immobilise l’air. Plus un souffle d’air, plus aucune vibration. Tout est figé. Même le bruit de la mer ne lui parvient plus.

Dans la peinture chinoise traditionnelle, on représente sur de longs rouleaux panoramiques les paysages de rivières et de montagnes. Les personnages y apparaissent toujours sous la forme de minuscules silhouettes sur un bateau ou un chemin, méditant ou pêchant. Contrairement aux artistes occidentaux qui ont très tôt valorisé l’art du portrait, les scènes de bataille, les personnages par rapport aux paysages, les artistes chinois ne cessent de nous rappeler à notre finitude. Ils nous font prendre conscience aussi de notre place dans le monde, face aux éléments et à la nature. Le pêcheur, de la taille d’une fourmi sur la toile, fait partie d’un tout qui le dépasse démesurément. Voilà comment je vois Jack chevauchant son tracteur, pas plus grand qu’une fourmi sur la falaise, elle-même pas plus grande qu’un pan de mur blanc s’élevant dans l’éternité bleue du ciel et de la mer confondus. Minuscule personnage sur la vaste toile du monde.

Jack a alors senti son crâne s’ouvrir. Il dit : Comme ça. Il fait un geste avec ses mains à l’arrière du crâne comme s’il ouvrait une boîte. Il dit : Ce que j’ai entendu alors n’était pas un chuchotement ou un autre de ces trucs-là, non. J’ai senti quelque chose entrer dans mon crâne et s’y déposer. Ce n’était pas des mots mais une pensée : I am the Paraclete. Become a Doctor. Puis la boîte s’est refermée.

C’est limpide, évident, incontestable.

Je pousse Jack dans ses retranchements :

— C’est un peu… étrange tout de même ! Vous ne vous prenez pas un peu pour Jeanne d’Arc ?

— Hum…, grogne Jack, piqué. N’inversons pas les rôles, s’il vous plaît. Ça y est, vous commencez à vous dire que ce n’est pas bon de publier un illuminé comme moi ! Méfiez-vous, si vous parlez de ces choses-là, vous allez perdre des lecteurs.

Jack soupire. Je rétorque :