De rage et de lumière
Les écorces
À la clinique des tuberculeux, je retrouve Jack, l’air toujours un peu revêche mais irrésistible avec son bob en coton blanc qui lui donne un air de touriste dans les bidonvilles :
— Hello Jack ! Comment allez-vous ?
— Impossible d’être tranquille avec vous. Tenez, voici Badu, me dit-il en espérant se débarrasser de moi.
Badu a rejoint Calcutta Rescue en 1994. Il était informaticien à l’époque et la rencontre de Jack a changé sa vie. Depuis, il est touché par la grâce. Ce n’est pas une simple formule, ça saute aux yeux. Avec sa moustache noire impeccablement taillée, ses vêtements toujours parfaitement repassés et ses gourmettes en or qui brillent au poignet, Badu a plutôt des allures d’homme d’affaires indien que d’homme à tout faire dans une asso humanitaire. Il parle avec de grands gestes et un fort accent indien :
— Cet homme répète qu’il est ordinaire. Moi, je n’en crois rien ! Ha ! Il a du tempérament, sûr ! Je l’ai même vu se disputer avec la police ! Il s’est fait arrêter à maintes reprises.
Il éclate de rire avant de dire en chuchotant :
— Cet homme-là a même fait de la prison à Calcutta. On lui reprochait de pratiquer la street medicine. Parfois, il est resté une nuit, parfois plus. Mais Jack est très malin, poursuit Badu en roulant le r. Dès qu’il sort de prison, il retourne dans la rue avec son sac à dos et ses médicaments. Il ne renonce jamais. Moi, je n’ai jamais vu un type pareil ! Jack a son caractère, on le connaît bien ici. Il peut se mettre en colère parfois, mais je ne l’ai jamais vu crier ni humilier quelqu’un. Tu sais comment les gens le surnomment ici ?
— Non.
— The Father of Calcutta, me chuchote Badu.
— Comme mère Teresa. À propos de Father, que sais-tu des enfants de Jack ?
— Jack, des enfants ? Non, je n’en sais rien. Ils sont peut-être en Angleterre. Tu sais que Jack a même demandé la nationalité indienne, il y a vingt ans ! s’écrie Badu. Il était prêt à abandonner son état civil anglais. Mais le gouvernement indien a refusé. Tu connais beaucoup de personnes qui sont prêtes à autant de sacrifices ?
Qui est vraiment Jack ? C’est un médecin des rues. Un Anglais à Calcutta. Un juif converti au catholicisme et aujourd’hui adepte d’un syncrétisme connu de lui seul. Un fermier reconverti dans l’humanitaire. Un garçon des faubourgs de Manchester, fils d’épiciers polonais et étudiant à Oxford. Un homme. Un amant. Un père. Quand je l’observe, il me fait penser à l’homme qui marche de Giacometti, le buste légèrement penché en avant.
Nous sommes tous faits de ces écorces qui nous protègent, nous façonnent, nous font tenir debout. Ces enveloppes renvoient aux autres une certaine image de nous et finissent parfois par nous faire croire à ce que les autres voient de nous. La silhouette de Jack se fond dans l’atmosphère, il s’intègre au paysage et je vois en lui, non pas le saint irradiant dans la lumière poussiéreuse, mais l’homme dépouillé de ses qualités, de ses fonctions, de ses identités. L’homme en creux. En relief. Avec ses ravines, ses lignes de faille, ses saillies, ses plissements, ses craquelures. À le regarder, je songe à mes propres fragilités, à toutes ces carapaces accumulées. Pour dissimuler quoi ?