De rage et de lumière
Cimetière anglais
Fin de la discussion.
Nous macérons dans cette pièce depuis trois heures quand un jeune homme entre et dépose au centre de la table des assiettes de gâteaux secs et des boissons. Juste avant qu’il se retire, Jack dérobe un biscuit et fait mine de serrer la main du garçon pour le remercier et lui glisser par la même occasion le biscuit dans le creux de sa main. Les autres n’y prêtent guère attention. Pourquoi Jack dissimule-t-il son geste ?
Quand je l’interroge plus tard, il m’explique qu’en Inde les classes sociales ne peuvent pas se mélanger. Le jeune homme est un domestique de la plus basse caste, employé par l’association pour faire le ménage et les courses, il serait mal vu que Jack lui propose ouvertement des gâteaux. Alors, il le fait discrètement, pour ne pas remettre en cause frontalement le système indien. Aux yeux des autres membres de l’ONG, ce garçon est invisible. Comme Juliette et Louise, Jack doit composer sans cesse.
Cimetière anglais
Au hasard des rues apparaît le quartier des garagistes. De part et d’autre de l’avenue, des bazars, chacun doté d’une spécialité : pneus, portières, essuie-glaces, ou encore rétroviseurs. Je longe un mur blanc à la recherche d’une entrée. À l’intérieur de l’enceinte mystérieuse, les sons semblent assourdis, le monde des vivants engourdi.
Les lignes épurées des obélisques, les mausolées aux dômes ajourés, les stupas, les palmiers géants me rappellent Angkor. D’où viennent ces correspondances entre ce cimetière chrétien du e XVIII siècle dans l’Empire britannique des Indes et les ruines bouddhistes du e IX siècle dans l’Empire khmer ? L’enchevêtrement des racines, des troncs, des branches, des lianes et des stèles dessine une cathédrale végétale. Au cœur de la cité, le royaume des morts et des âmes. Tout autour de moi murmure et bruisse. Si je pose l’oreille contre la pierre, entendrai-je le mystère de l’homme, de sa décomposition et de sa renaissance ? À Angkor, je me souviens des kapokiers géants embrassant les monuments. Le triomphe de la nature sur la civilisation ? Une menace certaine pour la conservation des temples. Une lente agonie. Ou une splendide étreinte érotique.