De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 70 sur 80

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De rage et de lumière

Londres

Jack m’a tendu une perche. Je l’ai saisie. J’ai pris mes billets de train pour Londres. Paddington est un des quartiers les plus chics de la capitale. La porte s’ouvre sur une belle femme d’âge mûr en blouse de soie moirée et en leggings. Pamela m’accueille avec un large sourire, ses yeux noirs et brillants nous scrutent avec curiosité. Mais ce qui me surprend surtout c’est le mélange troublant de son port de tête aristocratique et de son allure hippie. Cléopâtre et Patti Smith. Les lieux sont à l’image de sa propriétaire : un palais oriental dans une maison anglaise. Des tapis persans, des tableaux plein les murs, des sculptures farfelues, des bibliothèques croulant sous les livres d’art, des abat-jour diffusant des lumières orangées, des fleurs, une immense tapisserie indienne accrochée sur un pan de mur…

Pamela m’invite chaleureusement à prendre place dans les sofas. Jack descend l’escalier, fidèle à lui-même, dans des vêtements élimés et trop larges. Pamela sert du thé dans un service en porcelaine fine gracieusement dépareillée. Les langues se délient lentement.

Pamela et Jack étaient étudiants quand ils se sont rencontrés. Ils travaillaient dans la boutique tenue par l’oncle de Jack pour se faire de l’argent de poche pendant les grandes vacances. Pamela s’occupait des livres au rez-de-chaussée et Jack des vieux disques au premier étage.

— On se connaissait peu. Pour moi, il était le gars du premier étage, je lui avais prêté un livre et il me l’a rendu avec un parapluie en cadeau car je n’en avais pas. On s’est retrouvés à Calcutta des années plus tard. Je venais donner des cours d’art à l’université. Jack m’a très vite enrôlée dans l’ONG mais j’ai fini par attraper la tuberculose et je n’y vais plus. Je ne sais pas comment Jack n’a pas contracté plus de maladies… Vous avez vu où il vit ?

— Oui, je connais le Number 10, dis-je avec un sourire amusé.

Je laisse mon regard courir dans la pièce et s’arrêter sur des photos encadrées. On y voit des adolescents dans un jardin, les enfants de Pamela, adultes aujourd’hui, elle se réjouit de les recevoir bientôt pour Noël.

— Et Jack a-t-il des enfants ? je demande, ingénue.

— Oh oui…, me souffle Pamela à voix basse, un sourire en coin. L’un d’entre eux vit à Londres, son premier fils, Jack a une relation très compliquée avec lui.

Puis, Pamela me raconte à mi-voix les engagements récents de Jack en Palestine.

— Ces dernières années, lui et son frère sont allés aider des réfugiés dans une clinique à Jéricho.

— Et Jack ne m’en a pas parlé !

Soudain, Jack sent que quelque chose se trame de l’autre côté de la table et nous lance :

— Qu’est-ce que c’est que ces messes basses, mesdames ? Je suis sûr que madame la biographe est en train d’essayer de soutirer des informations croustillantes à Pamela…

— Si seulement je pouvais compter sur vous pour me les fournir, Jack… Vous avez travaillé dans une clinique palestinienne ?

— Oui, madame l’inspectrice !

— Et c’était comment ?

— Une fois, un officiel palestinien m’a interpellé devant l’hôpital, en me traitant de sale Israélien, il m’a dit de retourner chez moi. Je lui ai répondu que j’étais médecin. Il m’a répondu de déguerpir d’ici. J’ai voulu continuer de parler avec cet homme, je lui ai dit que c’était ça faire la paix, soigner chaque être humain, quel que soit son bord. Il m’a dit : Tu n’as rien compris mon pauvre vieux, nous sommes en guerre.

Désireux de changer de sujet, Jack se lève subitement et me propose une visite de la maison. Je lui emboîte le pas dans les escaliers raides, typiques des habitats londoniens. Des piles vertigineuses de livres bordent chacune des marches. Sous les combles, une grande bibliothèque et au fond du couloir une porte semble mener à un réduit. Quand Jack l’ouvre, j’en ai le souffle coupé. Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de Calcutta, la musique Bollywood et l’humidité tropicale en moins. Un lit simple, un bureau et un bordel monstre de vieilles valises entassées, de vêtements, de livres, de dossiers. Aucun objet d’art dans cette pièce si ce n’est un simple dessin au fusain accroché au mur : un nu féminin.