De rage et de lumière
La Divine
Cette année-là, je découvre Xavier Grall, un poète breton oublié. Et il me fait l’effet d’un coquillage trouvé sur la plage, il m’éblouit, me berce et me console. Je le lis dans la chambre d’hôpital, à haute voix :
Mes filles, vous aimerez cette Terre jusqu’à la passion. Vous parcourrez cette patrie humaine, vous laisserez traîner vos pas sur ses
chemins.
Vous irez par les plaines et par les villes. Vous presserez de vos mains la
joie de la terre.
Tous ces voyages que je n’ai pas pu accomplir, et ces pèlerinages, puissiez-
vous les accomplir en mon nom.
C’est une lettre d’un père à ses cinq filles, qu’il surnommait ses « Divines ». C’est aussi la lettre manquante d’une mère à ses trois filles. Ma mère sourit en m’écoutant. Elle ne dit rien, le regard perdu dans les jupes bariolées. La littérature est faite de ces éblouissements-là, de ces rencontres improbables avec des mots, une voix, un souffle qui soudain fait écho en vous comme une petite musique venue de loin. Comme si ce que l’auteur avait voulu dire était resté tapi en nous jusqu’à ce jour précis de la lecture. De la révélation. Je portais ces mots à haute voix dans la chambre d’enfant de ma mère, je les lui donnais presque dans la main, j’avais besoin de les entendre, de me faire croire qu’ils me venaient d’elle.