De rage et de lumière
De rage et de lumière
Prendre soin de la beauté. De quelle beauté parlait-elle ? Comment peut-on encore employer ce terme alors que nous sommes témoins des injustices, de la violence, de l’enlaidissement du monde ? Comment peut-elle penser à la beauté dans cet état de souffrance et d’épuisement ?
Avec quelle ardeur et quelle grâce elle se bat. Je me demande d’où lui viennent cette force d’âme, cette façon de rester si attentive aux autres, sans jamais céder au cynisme ni à la haine. Elle s’est armée de bonté comme d’autres s’arment de colère. Elle s’est élevée. De rage et de lumière.
Alors que l’on se moquait tendrement de sa générosité parfois naïve, de son aptitude à aider le premier venu et à se laisser facilement duper, je vois aujourd’hui seulement toute l’ampleur cosmique de son geste. Elle incarne l’accueil et l’offrande. En toute chose, en toute circonstance, en toute personne, elle cherche la beauté.
Deux ans après la mort de notre mère, nous avons reçu avec mes sœurs un courrier du syndicat de copropriété du Celtic indiquant que la procédure judiciaire dont notre mère avait été à l’origine pour conserver la mosaïque Odorico avait échoué. La mosaïque du hall n’avait pas pu être sauvée. Elle serait remplacée par du béton ciré. Le copropriétaire que notre mère avait réussi à convaincre de s’allier à elle pour peser dans la balance nous a envoyé ce mot : « Mon épouse et moi avons apprécié nos échanges avec votre maman. Grâce à elle, nous avons découvert l’univers magnifique d’Odorico. »
Le béton a donc recouvert les petits carrés bleus. Et j’ai compris que cette urgence à chercher partout la beauté qui habitait notre mère avait quelque chose à voir avec la proximité de la mort. Fallait-il recueillir la beauté, s’en abreuver, pour repousser la mort ? Ou bien nous la confier, nous l’offrir, dans toute son abondance, avant de partir ? Ou, comme le laboureur de La Fontaine, nous transmettre une philosophie, un état d’esprit, une disposition : pour voir la beauté, il faut être attentif à ce qui nous entoure, il faut savoir regarder. Peut-être est-ce de cette générosité du regard que surgit l’émerveillement. De cette minutieuse attention aux autres, à l’univers, jaillissait la beauté. Elle venait du cœur.