De rage et de lumière
Ithaque
J’en ai parlé à une amie, Marie, qui était en train d’écrire un mémoire sur le chakra de la gorge. Je me disais qu’elle aurait peut-être des exercices de yoga à me proposer pour me libérer de cette gêne. Alors que je lui racontais mon histoire, je voyais ses yeux s’éclairer. Il faut dire que Marie a des yeux d’ange, d’un bleu-gris surnaturel. Elle a prononcé ces mots :
— Jeanne, tu connais l’expression « rester en travers de la gorge » ?
— Oui.
— Tu vois l’image d’un truc qui reste dans la gorge et qui ne passe pas…
— Oui.
Marie essayait en vain de m’ouvrir les yeux. Mais je ne voyais pas.
— Ce truc qui ne passe pas, tu sais que ça peut être dans ta tête.
Marie était persuadée que je somatisais. Selon elle, mon inquiétude, mes peurs étaient venues se loger au milieu de ma gorge, ça ne faisait aucun doute. Je voulais bien accepter cette version des faits mais quand même une somatisation qui dure plusieurs mois… De toute manière, somatisation ou pas, ça ne changeait rien au problème. J’avais toujours cette sensation désagréable dans la gorge.
Le lendemain de la mort de ma mère, la mie de pain a disparu.
Ithaque
Quelques mois plus tard, Jack m’apprend qu’il a décidé de quitter définitivement Calcutta pour rentrer en Angleterre :
— Ah ! vous ne pouvez pas imaginer tous les ennuis que cela m’attire ici, me confie-t-il. À Calcutta, tout le monde veut s’occuper de mes vieux restes. Vous comprenez ça, vous, qu’à mon grand âge, je n’ai même pas le choix d’aller mourir où bon me semble ?! s’écrie Grincheux. C’est étrange comme les gens aimeraient décider de votre au-delà. Figurez-vous que certains sont venus me dire qu’il serait offensant que je sois enterré à l’étranger alors que ma vie est ici. Ils ne comprennent pas que je préfère la solitude à la foule des dévots. Je suis né là-bas !
— Et après vous, Jack, que va devenir Calcutta Rescue ?
— Ah ! vous n’allez pas vous y mettre vous aussi. Après moi, eh bien, la vie continue ! Arrêtez de croire que la mort est la fin de tout.
Jack est rentré en Angleterre quelques semaines après cette conversation. Mais comme à son habitude, il a fait un dernier coup de théâtre. Au lieu de prendre l’avion prévu, il a modifié les horaires sans en parler à personne, pour prendre un vol trois jours plus tôt et se dérober aux adieux larmoyants, aux couronnes de fleurs et autres tapis rouges. Sacré Jack ! Toujours ce syndrome de la fuite, cette horreur des honneurs et ce détachement total vis-à-vis de toute reconnaissance. À Calcutta, les médecins, les infirmières, les bénévoles, les patients que Jack côtoie depuis près de quarante ans n’ont pas compris son départ. Ils auraient tant aimé pouvoir lui rendre tout ce qu’ils avaient reçu de lui. Ils se seraient battus pour prendre soin de lui, pour le traiter comme un de leurs parents, pour qu’il ne soit jamais seul, pour qu’il ne manque de rien.
Au fond de moi, je comprends le désir de Jack de rentrer dans son pays. Cet attachement à la terre de ses parents, de son enfance. Lui qui vient d’ailleurs de plus loin, d’une Pologne qu’il n’a pas connue.
— Pourquoi suis-je si loin de ma terre natale ? me demande soudain Jack.