De rage et de lumière
Comme une odeur de fleur
Un jour, nous revenions de notre promenade au jardin, les infirmières l’avaient aidée à rejoindre son lit, ma mère semblait assoupie, je me suis agenouillée à côté d’elle, la tête posée sur le matelas. Soudain, j’ai senti sa main dans mes cheveux, la douceur de cette caresse maternelle m’a emplie de larmes, et elle a dit ces mots comme dans un rêve : Je n’ai plus peur, tu sais. Je sais qu’il y a autre chose après. Puis elle a ajouté : N’aie pas peur. Et promets-moi ceci. Promets-moi de rester unie avec tes sœurs. C’est le plus important. Et promets-moi de faire attention à la beauté. Oui, prends soin de la beauté. J’ai promis.
Comme une odeur de fleur
Ce matin, le vacarme de la rue me surprend. Je ne m’y suis toujours pas habituée. À l’approche de Durga Puja, on sent palpiter dans l’air quelque chose d’indéfinissable. Partout se dressent des pandals encore emmaillotés, s’égosillent des enceintes mal réglées. En attendant que le marchand ambulant prépare mon petit déjeuner, je m’accroupis sur le rebord du trottoir en squat pose pour observer la rue à hauteur d’enfant. J’ouvre mon plan de la ville, repère Girish Park, la rivière Hooghly, un défluent du Gange, le pont de Howrah où Jack a commencé à travailler en 1979. Il m’a expliqué que la léproserie de Calcutta Rescue n’était pas très loin du pont. Je vais rejoindre Mahatma Gandhi Road, puis je bifurquerai vers l’ouest. Je déguste mon chapati aux légumes, les doigts dégoulinants de sauce épicée, sous les regards amusés des Indiens.
Traverser Calcutta à pied, c’est comme traverser Paris un jour de grève des transports, à ceci près que les gens sont moins énervés, plus résignés, ils acceptent et ils avancent. Sur les trottoirs bondés se succèdent des stands de saris, de jeans, de pyjamas. Devant une charrette débordant de fruits, je sors mon porte-monnaie et désigne une banane avec mon index, le marchand la détache d’un régime et me la tend en riant. Non non, il refuse ma monnaie. J’insiste. Il n’en est pas question, c’est un cadeau, répète l’homme avec un grand sourire.
J’aperçois le pont et l’échangeur spectaculaire qui y conduit. Camions, voitures, piétons et vaches déboulent sur ce carrefour apocalyptique. Au-dessus s’élève l’immense structure métallique reliant les deux rives de la Hooghly, le pont de Howrah, construit par les Anglais en 1932. Un monstre d’acier de plus de 26 000 tonnes s’étirant sur plus de 600 mètres. Une femme porte sur la tête un panier rempli à ras bord. Je lui emboîte le pas et découvre un immense bidonville campé en contrebas du pont sur la rive.
Vu du pont, le marché aux fleurs de Calcutta ressemble à une mosaïque. Les guirlandes et colliers de fleurs débordent des sacs en toile et des paniers en osier, tels des serpents de safran et d’ivoire. Des petites mains passent leur journée à enfiler œillets et jasmins comme des perles.
J’ai perdu la notion du temps. Quand je reprends mes esprits à la sortie du bidonville, en retrouvant l’échangeur routier, je demande mon chemin pour la clinique de Chitpur. Il suffit de longer la rivière en direction du nord. Au cœur d’un nouveau bidonville surgit un abri fait de tôle ondulée, presque un hangar. Le jour faiblit. L’atmosphère s’épaissit, un ciel ouaté, une sensation augmentée par la chaleur, le ralentissement des gestes, des battements de paupières.
À l’intérieur de la clinique, quelques patients sont assis sur de courts bancs en bois. Au-delà des corps malades, je remarque la douce animation qui règne ici. Pas de cris ni de râles de souffrance, mais quelque chose qui ressemble bien plutôt à la vie : des regards souriants, des bouts de conversations.
Un infirmier est occupé à faire des soins. Il lève les yeux quand je m’approche. Il a la vingtaine, les cheveux blonds, presque roux. Il pourrait sortir d’un bureau climatisé, vêtu d’un costume et d’une cravate assortie. La gueule du jeune cadre prometteur. Mais il a choisi de venir soigner des lépreux par 40 degrés à Calcutta. En guise de costard, un t-shirt taché de sueur et un pantalon poussiéreux. Pendant qu’il termine les soins, j’observe ses gestes précis et doux. Qu’est-ce qui pousse un jeune homme à venir soigner des lépreux à Calcutta ? J’essaie de me représenter Jack au même âge. Le garçon nettoie les plaies avec l’eau des seaux, puis il panse les malades.
Steve était garçon boucher quand il a bifurqué vers des études d’infirmier. Un jour, il a vu le film de Benoît et a proposé son aide à Calcutta Rescue. On lui a indiqué la léproserie. Il n’a pas rencontré Jack finalement, mais c’est pour les malades qu’il est venu. Il me fait penser à mes sœurs. Ses mots me renvoient à mon orgueil ridicule. Moi qui suis venue pour Jack seulement.
Steve range des instruments dans une boîte en fer qu’il confie à la pharmacienne. La clinique de fortune se vide peu à peu au moment où l’astre laiteux monte dans le ciel. Je voudrais reprendre la conversation mais les mots me manquent tant je me sens ridicule. Je n’ai qu’une peur : qu’il me demande ce que moi je fais ici. Alors, je lance maladroitement, pour meubler la conversation :
— C’est fou d’avoir choisi de venir ici !
— Je ne sais pas. Je ne suis même pas certain d’être utile. En réalité, ce qui est utile, c’est l’existence de ce lieu. J’ai mis un peu de temps à comprendre ça. Ces gens sont exclus à cause de leur maladie, ils n’ont pas de travail, certains ont été bannis de leur famille. Ici, ils se réunissent, ils parlent, ils se soutiennent en quelque sorte.
Maintenant, des feux violacés percent la couche de pollution et le ciel bas pour venir caresser les tôles ondulées des baraques alentour. Pourquoi Marguerite Duras a-t-elle écrit que la lèpre avait « une odeur de fleur » ? De rage et de lumière