De rage et de lumière
Voix archivée
Devant l’horreur causée par la famine, les morts et les mourants jonchant les rues et la gare de Dacca, Jack ressent une montée d’adrénaline : l’action. Il obtient l’autorisation de créer une clinique médicale à Dacca. 3 000 patients le premier jour. Puis il construit un hospice, transforme des fermes en ateliers de filature. Déjà sur tous les fronts. « Agir, c’est trouver le repos », écrit Pessoa dans son Livre de l’intranquillité. On dirait une strophe de la Bhagavad Gîtâ.
En 1976, Cathy divorce et rejoint Jack au Bangladesh. Il l’épouse un an plus tard.
— Ça a duré dix ans, soupire-t-il. Ma vie avec Cathy a été en dents de scie, comme vous dites en France.
Voix archivée
Longtemps après la conversation avec mes sœurs sur la voix de notre mère que j’avais si peur d’oublier et si peur d’écouter en même temps, j’ai cherché dans mon téléphone les messages archivés. C’est incroyable la mémoire de ces engins. J’ai retrouvé des messages de notre mère qui datent de trois, quatre ans… J’avais peur de l’émotion que ça allait provoquer en moi en entendant sa voix. J’ai hésité au moment d’appuyer sur « play ».
Je n’ai pas pleuré. Au contraire, c’était doux. J’ai écouté des centaines de messages avec la voix de ma mère, je n’arrivais plus à m’arrêter, il y en avait au moins un par jour. On s’appelait plusieurs fois par jour à ce moment-là, entre les rendez-vous à l’IGR ou les visites des infirmières à domicile. Dans chaque message, elle disait je t’embrasse fort, et à chaque fois que je l’entendais me dire ça, ça m’envoyait des bouffées d’amour. Comme des vrais baisers, des caresses dans les cheveux.
— Coucou Jeanne, j’ai vu l’équipe de médecins, il n’y a pas de signe d’infection. Je sors à 13 h 30. Je t’embrasse fort.
— Coucou, ça va mieux. J’ai repris des médicaments. Ça s’est bien passé ma chimio. Je t’ai dit que mon cathéter se décrochait ? Ils l’ont raccroché. Ils m’ont donné de la cortisone. Alors tu sais, après, j’ai la pêche. Je t’embrasse fort.
— Coucou ma chérie, je suis en chimio, ils m’ont branchée, je dois finir vers deux heures. Ça va. Je t’embrasse bien. J’étais contente de passer un petit moment avec toi hier soir. C’est sympa aussi qu’on se retrouve toutes les deux. Mine de rien, j’ai mangé de la purée… Bon courage.
— Coucou ma biche, je vais entrer dans la salle de chimio, alors je pense que ça va couper car souvent il n’y a pas de réseau. Ça va pas trop mal. Plutôt assez bien même. J’ai des nausées, mais c’est tout. Je t’embrasse fort.
— J’espère que tu vas bien. L’infirmière est partie. Je reçois les perfusions. À quelle heure tu viens ?
— Coucou chérie, c’est maman. On vient de me livrer le lit médicalisé. Ça a été un peu épique, c’est énorme, mais c’est moins épouvantable que ce que je croyais. Je t’embrasse mimi.
— Coucou Jeannette, ça va beaucoup mieux. J’ai plus du tout de douleurs. Je vais essayer de dormir un petit peu. L’infirmière doit passer dans pas longtemps pour les perfusions. Je t’embrasse fort.
— Coucou chérie, j’ai vu que tu avais essayé de me joindre. Mais j’avais mis le téléphone sur silencieux parce que j’ai dormi. Je viens de me réveiller. L’infirmière est venue ce matin. Elle a essayé un nouveau système pour les pansements de la sonde. Ça n’a pas l’air de fuir. Je t’embrasse fort.
— Coucou ma biche, ça va bien, j’ai dormi, je prends pas de morphine depuis quelques heures, écoute, il faut profiter de la vie.
— Coucou Jeanne, c’est maman, je voulais savoir si tu étais en route. Je t’embrasse fort, à tout à l’heure.
— Coucou chérie, est-ce que tu pourras me prendre à la pharmacie en venant ce soir du Synthol et des huiles essentielles à l’arnica ? C’est pour mon genou, tu sais depuis que je suis tombée, j’ai de plus en plus mal, il y a un gros bleu, enfin, il n’y a rien de cassé.