De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 47 sur 80

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De rage et de lumière

Pierrot Gourmand

— Oui, nous nous sommes revus souvent, Dai est venu m’aider à faire des travaux dans ma nouvelle maison à Dublin, et ils ont suivi le projet de Calcutta Rescue. On rencontre au cours d’une vie des personnes sans lesquelles on ne serait pas l’être qu’on est devenu.

 

Pierrot Gourmand

Ce soir-là, en rentrant dans ma chambre de Jatin das Park, j’appelle ma mère. Avec le décalage horaire, il est midi pour elle. J’entends sa voix si faible résonner dans la chambre de l’IGR, comme si elle sortait du sommeil. Elle me demande aussitôt si je ne suis pas malade, et ce que j’ai mangé aujourd’hui. Elle a toujours adoré la cuisine indienne, elle nous préparait pour Noël un délicieux curry avec des chutneys, des morceaux de mangue, de la noix de coco râpée et de la coriandre servis dans des ramequins vernissés.

Depuis plusieurs mois, elle ne peut plus rien avaler. Son estomac s’est refermé. Occlusion intestinale. Elle est nourrie par perfusion. Des poches de liquide blanc lui délivrent les apports nécessaires en protéines, glucides, vitamines… Elle a perdu le goût des choses, les odeurs, même le toucher, ses doigts et ses pieds ne ressentent plus le chaud ni le froid. La gourmandise pourtant ne l’a pas quittée, ce souvenir gustatif si vivace qu’il persiste au-delà de la perte des sens, cette mémoire prodigieuse des papilles, cette excitation qui nous gagne à l’avance à l’idée de sentir un arôme connu, cette manière d’attendre avec impatience le goût de l’aliment en bouche, suffit presque à la combler de joie. Elle dit parfois au milieu d’une conversation : Je voudrais bien des coquilles Saint-Jacques, ou de la crème de marrons, ou une gaufre à la chantilly. Bien que ce souhait ne puisse être assouvi, le souvenir ainsi exprimé, l’idée du goût sucré dans sa bouche, la représentation mentale qu’elle s’en fait et le désir qui monte en elle me donnent à la fois de la peine et de l’étonnement tant elle semble vivre cette expérience intensément.

Elle aime qu’on lui raconte le goût des choses, qu’on lui apporte des bonbons en cachette. Elle les fait fondre sous sa langue, ni vu ni connu. Elle nous commande des sucettes Pierrot Gourmand, « les vraies », celles au caramel, des bonbons à l’anis et de la réglisse que l’on introduit en douce dans sa chambre comme on aurait fourni de la drogue à un prisonnier. Mais plus surprenant que tout cela, ce fut sa découverte à l’IGR des mini-bouteilles d’Orangina. Qui aurait cru que notre mère, si sensible à l’alimentation bio, qui nous avait tenues éloignées des sodas toute notre jeunesse, puisse un jour avaler des dizaines de bouteilles d’Orangina ! Quand elle nous révéla ce nouveau vice, nous la dévisageâmes interdites, avant de hausser les épaules en riant. Quand je la revois aujourd’hui dans sa chambre d’hôpital, je me souviens de ses mimiques d’enfant prise en flagrant délit de gourmandise au moment où les bulles pétillent dans sa bouche.

Elle veut que je lui raconte ce que je fais de mes journées. Je lui dis toi d’abord. Elle répond :

— Alors aujourd’hui, tu ne devineras jamais, les infirmières ont oublié de me nourrir, m’explique-t-elle en riant. Je crois bien que cela fait quarante-huit heures que personne n’est venu m’apporter de poches alimentaires à perfuser. Moi, j’ai tellement perdu la notion du temps que je n’ai pas fait attention. Je n’ai plus la sensation de faim, je ne risquais pas de m’en apercevoir.

— Mais c’est pas possible !

— Quand elles s’en sont rendu compte, elles étaient désolées les pauvres, souffle-t-elle dans le téléphone. Tu sais, elles sont débordées.

Comment peut-elle rester si calme ? Ils ont oublié de l’alimenter. Ils l’ont oubliée, tout simplement. Sa voix est douce, enjouée même, sans colère. Il se dégage d’elle une sérénité immense, qui semble grandir à mesure que la rage et l’impuissance me dévorent.