De rage et de lumière
L'Oberoi
— Connaissez-vous l’Oberoi ? me lance Jack avec malice dans la jeep.
L’Oberoi est le Ritz de Calcutta. Un hôtel colonial luxueux situé au cœur de la ville ancienne. Interloquée, j’interroge Jack du regard dans le rétroviseur. Mystérieux et fier de son effet, il se vante :
— Figurez-vous que j’ai travaillé pour le cinéma. Je n’étais pas assez beau garçon pour être acteur, mais j’ai donné quelques conseils au réalisateur de La cité de la joie.
Je me demande soudain si la célébrité qu’il renie tant en apparence lui est si indifférente que cela. Nous déposons l’équipe de Calcutta Rescue près de Collin Street :
— Et pourquoi l’Oberoi ?
— Pour retrouver l’infirmière qui a suivi le tournage du film, m’explique Jack. Elle est à Calcutta pour quelques jours avec son mari. Tenez, aidez-moi à lui envoyer un message avec ce foutu téléphone. Pouvez-vous lui écrire que l’on arrive dans un quart d’heure ?
Sans faire remarquer à Jack qu’il me demande de l’aide, je m’empare du minuscule cellulaire qui ressemble à mon premier téléphone portable.
La Jawaharlal Nehru Road est bordée sur la gauche d’un parc luxuriant et sur la droite d’un immense bâtiment blanc d’architecture européenne avec des arcades néoclassiques sous lesquelles s’entassent les stands de souvenirs. Entre deux échoppes, nous pénétrons dans la cour de l’hôtel plantée de palmiers, un havre de paix à quelques mètres du tapage de la rue. Une nuée de jeunes hommes en livrée accourt. Jack n’a aucun bagage à confier. Il descend lentement de la jeep. Cela me rassure presque de deviner chez lui des signes de fatigue après cette journée à arpenter les bidonvilles. Les grooms se prosternent devant lui. Jack leur tend les mains et leur intime de se relever. Il les appelle par leurs prénoms, demande des nouvelles de leurs familles. Eux, si élégants dans leurs costumes, coiffés de casquettes et de gants blancs, chaussés de souliers vernis, accueillent cet homme en guenilles comme un père. La scène est brève. Peu de mots sont échangés mais les gestes suffisent.
Nous traversons le hall d’entrée clinquant de l’Oberoi avec nos sandales crasseuses. Un vaste miroir placé dans le hall victorien me fait immédiatement comprendre que nous ne sommes pas à notre place. Jack avec son pantalon de coton noir trop large, sa chemise au col élimé, ses sandales mal rafistolées, moi, avec ma longue jupe indienne bariolée et mon t-shirt sale de transpiration et de poussière. Aussi, il n’est guère étonnant qu’un homme, arborant un insigne doré indiquant sa fonction de « manager », s’approche pour s’enquérir de l’objet de notre visite. Il demande très poliment, mais non sans une pointe de mépris dans la voix, si nous avons une réservation. Et Jack lui répond que nous n’en avons point – ce qui paraît soulager le « manager » momentanément – mais que nous avons en revanche rendez-vous avec des amis dans le hall. Notre interlocuteur veut savoir qui sont « nos amis ». Il doute fortement que « nos amis » puissent être des clients de « son » hôtel. Après moult recherches dans ses fichiers informatisés, il admet que c’est effectivement le cas et nous autorise d’un geste à patienter dans le hall.
Jack s’avance alors vers le salon, un décor pompeux de moulures blanches et d’étoffes luxueuses. Sans gêne aucune, il s’installe au fond d’un canapé capitonné en soie couleur crème, face au piano à queue, et comme je reste debout, mal à l’aise, n’osant marcher ni sur le marbre ni sur les tapis persans, Jack insiste pour que je patiente à ses côtés sous le regard crispé du manager. Pendant que j’interroge Jack sur les grooms et comprends qu’ils viennent tous des bidonvilles que Jack fréquente, qu’il connaît leurs familles, je remarque les coups d’œil impatients du manager dans notre direction.
Au bout de vingt minutes, il faut se rendre à l’évidence : ou « nos amis » sont très en retard, ou ils ne viendront pas. À plusieurs reprises, des maîtres d’hôtel pressants viennent s’enquérir de ce que nous désirons boire. À chaque fois, Jack les renvoie aimablement puis me chuchote à l’oreille : Une bière coûte ici 20 $, tu les achètes à 2 $ dans la ruelle d’à côté ! Finalement, « nos amis » arrivent. Ils se sont perdus dans le quartier. L’infirmière s’appelle Sue. C’est une femme d’une cinquantaine d’années, pimpante et très affectueuse comme savent l’être les Américaines qui ne manquent pas une occasion de répéter que tout est amazing ou so lovely. De ce point de vue-là, Jack est vraiment très britannique. Nous traversons des corridors dont les grandes baies vitrées donnent sur une piscine et un jardin exotique, avant d’arriver dans un élégant bar de style colonial, où trône un bouquet d’oiseaux de paradis aux crêtes safran. Ce luxe feutré me fait réaliser combien le monde est cloisonné par ses milieux sociaux plus encore que par ses frontières, ses langues ou ses cultures. Il y a plus en commun entre l’Oberoi de Calcutta et le Ritz de Paris qu’entre l’Oberoi et le bidonville d’à côté.
Enfin, nous prenons place sur des fauteuils pour siroter des bières et du thé au jasmin. La conversation est animée. Sue et Jack discutent avec nostalgie du tournage, l’infirmière prend des nouvelles de Calcutta Rescue. Puis, on parle des familles des uns et des autres, et j’apprends soudain que Jack a quatre enfants, aujourd’hui dispersés en Europe. Je n’en crois pas mes oreilles ! Quatre enfants ? Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?
Au moment de prendre congé de nos amis et de remonter dans la jeep, Jack salue une dernière fois les voituriers tandis que je sors du grand hôtel pour me rendre au métro. Je longe l’avenue de l’Oberoi jusqu’à la station Park Street et découvre dans les premières lueurs violacées du soir une jeune femme vêtue de lambeaux exhibant ses trois enfants nus sur le trottoir. Les corps chétifs aux os saillants allongés sur le pavé, en position fœtale, les yeux mi-clos, assommés par la chaleur, pendant que la mère assise à côté d’eux tend la main à hauteur des genoux des passants pour demander l’aumône. C’est une belle femme à la peau sombre et aux traits anguleux, laissant deviner une poitrine sèche sous le tissu de sa robe, et la rage tapie dans ses yeux clairs.