De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 42 sur 80

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De rage et de lumière

Brignac

Le magnétophone ronronne un peu, puis le son s’envole dans un crépitement entre les barreaux des fenêtres, les fils électriques et les antennes paraboliques. Les cordes frottées entament une danse endiablée. Des cordes pincées me chatouillent le cœur, faisant apparaître une ronde de femmes aux robes tsiganes pleines de plis, l’ondulation de leurs épaules nues, leurs gorges renversées et leurs longs cheveux noirs. Jack bat la mesure de la main sur sa cuisse. La longue plainte de l’accordéon puis la clarinette monte vers le ciel comme une exultation, éclate en rires frénétiques avant de s’éteindre presque. Un air slave dans la ville indienne. Jack semble serein, empli d’une joie retrouvée.

— Vous ne vous êtes jamais demandé ce que vous faisiez là ?

— Oh si ! Je me suis posé la question. Mais c’est ici que ma vie a un sens.

Les notes de musique flottent en apesanteur dans la pièce lourde en dépit du mouvement des pales de ventilateurs qui brassent poussivement l’air. Sous son large front bat, aussi fine qu’une aile de papillon, la paupière droite de Jack, légèrement gonflée. Et ses yeux en forme de sourire.

 

Brignac

Je m’allonge dans l’herbe piquante du petit pré en pente qui précède le bois, les jambes et les bras en étoile, mes cheveux bruns mêlés à la paille, je ferme les yeux puis les entrouvre à peine, juste assez pour apercevoir dans le trouble de ma myopie le soleil de septembre traverser les feuilles du tilleul et du chêne couvert de rides et de lichen, de lambeaux d’écorce, de souvenirs accrochés à ses branches.

Là, le corps collé à la chaleur de la terre, la peau tachetée d’ombres, j’entends le sol se gonfler, gronder, soupirer. Je convoque les arbres, les pierres, les nuages, les poussières de pollen dansant dans l’atmosphère, je veux qu’ils se souviennent, qu’ils me racontent les rêves de cette petite fille aux nattes blondes, si claire de peau qu’on la croyait slave. Elle aussi s’est allongée dans ce pré, casque d’or, jupe plissée, elle se réfugiait dans la lumière ou dans son chêne centenaire. À quoi rêvait-elle ?

C’est la première fois que je viens seule à Brignac. L’idée ne m’aurait pas effleurée avant. Qui serait venu seul dans cette grande maison, lieu de nos retrouvailles, des grandes tablées familiales sous le baldaquin ? Brignac est une maison de campagne, accrochée à flanc de coteau en plein cœur du Limousin, une ancienne auberge de pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui appartient à la famille depuis cinq générations. Son nom sonne à mes oreilles comme un crépitement de bois sec jeté dans la cheminée. Brignac, c’est l’odeur de renfermé des vieux livres dans le salon et des effluves de tilleul citronné le soir sous les étoiles, c’est le pré jauni par le soleil, c’est le petit bois où nous avions un peu peur de nous aventurer enfants pour aller chercher les premiers champignons à la fin de l’été, c’est la bassinoire remplie de braises qu’on passe dans les draps humides aux vacances de la Toussaint, c’est le vieux croquet avec ses maillets de couleur et ses arceaux, c’est le jeu de la grenouille avec ses palets en fonte, c’est la bonnetière de la cuisine remplie de farine et de chocolat pâtissier, c’est le puits dans le jardin, c’est le babillage de la Vienne et le grondement du train deux fois par jour dans la vallée, c’est la chasse au dahu la nuit avec des lampes-torches dans la forêt…

Certains lieux ont une âme. Ils sont habités par des esprits, des forces souterraines, des présences anciennes. Les maisons de vacances renferment dans leurs murs une charge de joie sans pareille. Celle de Brignac fait partie de ces endroits-là, encombrés de jeux en bois, d’échelles de cordes, de balançoires.

Je n’y suis pas seule parce qu’une enfant aux yeux clairs veille sur moi, elle est posée sur une étagère de la bibliothèque, en noir et blanc, dans un petit cadre ovale reposant sur une tige dorée. Un visage de femme déjà. Elle a 16 ou 17 ans peut-être, on la croirait sortie d’un tableau de Botticelli. Son grand regard étonné contraste avec le port de tête altier que lui donnent ses cheveux remontés en chignon.