De rage et de lumière
Raconter la guerre
— Ah voilà, nous y sommes. Vous espérez me faire dire que réussir, c’est se consacrer aux autres, marcher sur le chemin de la bonté, ou je ne sais quel blablabla de ce genre !
— C’est vous qui le dites, Jack ! C’est quoi réussir sa vie ?
— Aucune idée, my dear. J’ai raté la mienne. Je n’ai de leçon à donner à personne.
— Vraiment ? Mais comment pouvez-vous dire cela alors que la moitié de Calcutta vous adule comme un saint pour avoir sauvé des milliers de vies ?
— Il y a ce que les autres perçoivent ou projettent de vous et il y a ce que vous ressentez.
Raconter la guerre
— Et le reste de la famille en Pologne ? Quelles nouvelles avaient-ils de là-bas pendant la guerre ?
Jack se lève, fait quelques pas dans la pièce. Je crains qu’il esquive ma question. Mais il revient, de son pas lent, un peu bancal.
— Que voulez-vous que je vous dise ? C’était la guerre. Les juifs étaient dans le collimateur. Les frères et sœurs de mes parents et leurs propres parents étaient en danger. J’ai appris tout cela à mon retour à Manchester, dans les bribes de conversation.
— Vous n’avez pas posé de questions ?
— Non. Les temps ont tellement changé. Vous ne pouvez pas comprendre. Vous, vous êtes là avec vos questions ! Nous, on voyait les ravages de la guerre sur le visage de nos parents et ça coupait toute tentative de dialogue.
Entre fils électriques et barreaux de fer, la lumière s’estompe et modifie les perspectives. C’est l’heure des peintres, quand les gris et les teintes blafardes virent progressivement aux couleurs du soir, allant du rose au safran, du violet au rouge écarlate. Sur ce décor, des images passent et se superposent. Des corps. Des morts. Des guerres. Les tragédies se relient dans ma tête, les cadavres et les oubliés se tiennent par la main, dans une danse macabre à donner la nausée. Nous sommes tous les enfants de ces ténèbres.
En 1939, la mère de Jack retourne en Bavière pour tenter de faire venir les derniers membres de sa famille. Dès son arrivée à Fürth, on la force à assister au saccage de l’une des sept synagogues de la ville. Les nazis ont rassemblé tous les juifs de la ville, puis ils ont aspergé d’essence l’édifice avant d’y mettre le feu. Jack se souvient des mots de sa mère : le ciel était rouge sang.
Elle est repartie aussitôt, grâce à son passeport britannique et avant que la guerre ne soit déclarée. Ensuite, elle a fait évacuer ses parents. Ils sont venus habiter près de Manchester avec la famille de Jack. Elle a aussi envoyé des visas à sa sœur, son beau-frère et sa nièce. Mais le jour où elle s’est rendue à la gare de Manchester pour les accueillir, seule sa nièce est descendue du train. À l’autre bout de l’Europe, sa sœur et son beau-frère étaient emmenés à Dachau, d’où ils ne sont pas revenus.
Je resterai comme Jack avec ces fantômes dessinés à l’encre noire qui n’en a pas fini de couler.
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