De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 75 sur 80

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De rage et de lumière

Dernier voyage

Il me pose la question comme s’il en avait oublié la réponse. C’est la question d’Ulysse loin d’Ithaque. C’est la question de tant de réfugiés, exilés, migrants ou expatriés.

Quand j’appelle Jack pour savoir s’il est bien arrivé en Angleterre, il retourne comme à son habitude le miroir vers moi :

— Et vous, mademoiselle l’inspectrice, que faites-vous ?

— Je pars dans quelques jours au pays de Galles.

— Qu’allez-vous faire là-bas, sacrebleu ? Ce n’est pas l’endroit le plus ensoleillé où passer vos vacances.

— Je vais voir votre ferme, Jack.

— Mais vous êtes impossible !

— Vous pouvez m’expliquer comment y aller ? je demande très pragmatique.

— La ferme de Gernos, à St Dogmaels, près de Cardigan. Vous demandez aux gens, ils sauront. Et si par hasard vous trouvez Father Cunnane, s’il vous plaît, saluez-le de ma part. Il est probablement à la paroisse de Cardigan ou de Gwbert.

— Promis, Jack !

— Attention, he is in a Catholic Church  ! Et si vous rencontrez la femme du docteur Fisher, qui a repris la ferme de Gernos, confiez-lui toutes mes condoléances pour son défunt mari. Il est mort il y a quatre ans et je n’ai pas de nouvelles depuis.

Je promets.

 

Dernier voyage

En quelques mois, la santé de notre mère s’est beaucoup dégradée. Elle ne cesse de s’affaiblir. Des infirmières passent trois fois par jour. Nous nous relayons avec mes sœurs pour lui rendre visite à la maison, elle dort de plus en plus. Nos échanges avec elle s’amenuisent. Sa chambre s’est transformée en salle d’hôpital, le placard des vêtements en armoire à pharmacie géante, le lit double en lit médicalisé permettant de modifier la hauteur, l’inclinaison du buste et des pieds, la jolie coiffeuse en noyer côtoie les dessertes en plastique roulantes.

Elle souffre sans interruption désormais et maigrit à vue d’œil, mais elle garde le sourire et ses beaux yeux continuent d’illuminer tout son visage. Son regard change, il a pris un éclat nouveau : la quiétude. Comme si elle avait cessé d’être en guerre.

Un jour, au mois de juillet, elle nous a dit : Je veux aller à Brignac. Nous nous sommes regardées avec mes sœurs, un peu troublées. Elle nous aurait dit avec le même aplomb qu’elle voulait aller sur la lune, cela nous aurait fait à peu près le même effet.

Nous avons essayé de la dissuader. Puis nous avons cédé. Malgré le risque du voyage, malgré les contre-indications de toutes parts. C’était son aventure. Nous étions prêtes à tout pour satisfaire ses dernières volontés. Comment allions-nous faire cinq heures de route pour rejoindre Brignac toutes les trois avec notre mère ? Hors de question d’y aller en ambulance, dit-elle, nous prendrons mon pot de yaourt. Et en avant les enfants !

On aurait cru l’exode : une voiture pleine à craquer non pas de vêtements mais de médicaments et de toute une logistique dédiée à l’hospitalisation à domicile. Une épopée et une arrivée miraculeuse dans la vieille maison remplie de souvenirs. Puis des journées entières à somnoler pour notre mère, à veiller sur elle pour nous. Une fois par jour, nous arrivions à l’installer dans une chaise longue du jardin rembourrée de coussins et de couvertures. Sous le chêne centenaire, le visage tacheté du soleil passant à travers le feuillage, entourée de tous les arbres qui l’avaient vue grandir, elle dormait. « Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. »

Nous avons cru chaque nuit qu’elle partirait, nous nous levions à tour de rôle pour l’écouter respirer comme des parents inquiets au-dessus du berceau de leur enfant. La vie semblait en suspension dans toute la maison, il y régnait une atmosphère feutrée, tantôt troublée par un roulement de dés sur la table en bois du salon, tantôt par une odeur de gâteau dans le four. Nous priions en silence dans notre chambre, nous invoquions des dieux invisibles, des ancêtres inconnus qui la protégeraient lors de sa dernière traversée.