De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 10 sur 80

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De rage et de lumière

Sonagachi

Au bout de la rue, nous faisons halte devant un marchand ambulant. Le chariot à roulettes est agrémenté d’une plaque chauffante suintant de graisse. L’homme s’agite derrière le fourneau : il casse un œuf dans un verre en inox, attrape une échalote dans un sachet accroché sur le côté du chariot et, sur le rebord d’une planche érodée, il épluche puis émince le bulbe strié de veines roses. Il jette les copeaux d’échalote dans le verre, saisit une fourchette dans la poche de son tablier et se met à battre énergiquement l’œuf et l’échalote saupoudrés d’épices. Le mélange prêt, il le verse dans la vieille poêle luisante de gras qui se met aussitôt à crépiter. L’homme coupe en deux des petites brioches et les écrase dans l’omelette encore liquide. Le repas est prêt. Tout cela en une poignée de secondes et avec une dextérité digne de la statue aux dix bras. En guise d’assiette, notre cuisinier saisit un plateau en inox coincé contre les montants du chariot, se penche vers l’arrivée d’eau surgissant du trottoir, ouvre le robinet, et passe la tablette sous l’eau avant de nous servir nos deux brioches. Enfin, il nous tend un chai dans des gobelets en terre cuite plus petits encore que des verres à saké. Bien que cassés par endroits, ces verres lilliputiens sont fabriqués avec une telle finesse qu’on craint qu’ils ne se brisent dans la main. Une fois le thé bu, l’homme nous fait signe de lancer nos tasses dans le caniveau où s’amoncellent déjà bien des choses. Régulièrement, des éboueurs collectent ces débris de terre cuite, recyclables à l’infini, paraît-il.

 

Sonagachi

À Girish Park, nous débarquons en plein « quartier rouge ». Sonagachi est la plus grande zone de prostitution de toute l’Inde. Sur l’avenue bondée, des vieilles femmes vendent à même le sol des tas de vêtements d’occasion tandis que des jeunes filles népalaises, bihari et bengla traînent sur le trottoir, la mine boudeuse et les étoffes tapageuses. Nilmoni Mitra Street, vous connaissez ? On nous indique le nord. Entre la station-service, les échoppes d’alcool et de téléphones portables, les filles, encore des enfants, sont habillées à l’occidentale, mini-short et débardeur, pas de sari comme leurs mères. Elles parlent entre elles, pianotent sur leurs téléphones, gloussent de rire. Je remarque une façade décatie :

— Un théâtre ici ? je demande naïvement.

— Pas du tout ! s’exclame Louise. C’est un cinéma porno.

Les affiches, style porno vintage, entre le roman-photo et l’esthétique Bollywood, s’avèrent en effet assez suggestives. Un vrai décor de film des années 60. Sans parler des bonshommes faisant les cent pas devant le bâtiment, la cigarette aux lèvres, comme en attente du « clap » du cameraman pour commencer à jouer leur rôle. Ils nous observent, l’œil éteint mais sans gêne, la peau luisante, la chemise entrouverte, les mains dans les poches de leurs pantalons, nonchalants. Ils me font penser à certaines séquences de cinéma très lentes, où l’espace et le temps se font face, où le silence étire l’image. Pourtant, ici, ça grouille, ça klaxonne, ça s’agite dans tous les sens. Mais, l’espace d’un instant, tout s’arrête. Le tableau apparaît. Il y a le cinéma vétuste et ses couleurs criardes au fond, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, chacun en attente, dans un face-à-face où le désir déjà a été épuisé.

À la différence d’autres mégalopoles, Calcutta a conservé sa structure ancienne, tortueuse, ses bâtisses autrefois luxuriantes aux peintures défraîchies. Comme ces vieilles prostituées dont le regard vous excite encore malgré l’effondrement des chairs. La ville n’a pas encore été liftée par la modernisation, la verticalité froide. La moitié des habitations ne possèdent pas d’adresse et sont situées dans des zones bâtardes à mi-chemin entre le terrain et la ville.

Le 10 Nilmoni Mitra Street est une maison peinte en bleu. En guise de porte, une grille fermée à clé. Nous appelons à travers les barreaux. Un Indien, tout petit, torse nu et ventripotent, s’approche dans l’obscurité. Ce n’est pas Jack, indubitablement. Il nous parle à travers la grille en suant à grosses gouttes. Commence alors un dialogue de sourds entre Louise et lui en bengali. Je me dis pendant un instant que c’est un mauvais tour de Jack : m’avoir confié une fausse adresse, au milieu des bordels de Calcutta, pour me dissuader d’aller plus loin. Nous répétons « Docteur Jack » et le bonhomme hoche la tête dans tous les sens. Louise me jette des regards dépités. Après des palabres et des soupirs de découragement, la grille pliante s’ouvre. L’homme nous fait signe de le suivre à contrecœur. Nous pénétrons dans un couloir étroit aux murs jaunes et bleus. Une forte odeur de térébenthine me saisit en même temps que l’obscurité, et me rappelle celle des feuilles de manguier quand on les froisse. Nous traversons une série de pièces de guingois, sans fenêtre parfois, sans meuble, aux murs ornés de dessins d’enfants. Une école. Le bâtiment est un imbroglio de toutes petites salles.

La lumière et l’air parviennent dans les classes et les couloirs par de rares claires-voies. Il n’y a pas d’ampoule électrique, si bien que nous avançons à tâtons. En gravissant les marches tachées de grandes éclaboussures rouges, crachats de mâcheurs de bétel, j’hésite soudain. À quoi bon venir agacer cet homme ? Pourquoi infliger ça à ma sœur qui n’est plus là que pour quelques jours ? Finalement, notre éclaireur s’arrête au deuxième et dernier étage de la maison, tout essoufflé de l’ascension. Par cette chaleur, le moindre mouvement produit des flots de transpiration. Le petit homme nous indique du doigt la double porte et redescend à toute vitesse.