De rage et de lumière
La guerre des tranchées
Jack commence avec 18 vaches, 20 veaux, 30 moutons et 100 poules. Pas de taureau, c’est trop compliqué. Il fait lui-même les inséminations artificielles, la traite, l’ensilage en septembre, le maïs à semer en mai, les vêlages en hiver et parfois la nuit, le blé à moissonner et à battre en août.
— Pourquoi tant d’animaux ?
— Si je n’avais eu que les vaches, je n’aurais pas pu m’en sortir. Ce n’était pas assez rentable. Je devais jongler entre le blé, le maïs et les bêtes. Il aurait fallu être trois ou quatre. Mais les gars prêts à venir s’installer au fin fond du pays de Galles pour traire des vaches ne couraient pas les rues.
La guerre des tranchées
Un jour, la neige obstrue le pas de la porte et Jack sort par la fenêtre pour continuer à faire tourner la ferme. Maritta, retranchée dans la maison, se frotte les mains et souffle une buée tiède sur le visage de son enfant blotti contre elle.
Ils ont perdu les gestes, les mots qui réchauffent. Ils font de moins en moins de bruit. Au silence sublime des paysages enneigés se substitue le silence lourd et blessant de deux solitudes. Ils ne voient presque personne. Qui aurait voulu venir dans un trou pareil ? D’ailleurs, Maritta ne veut plus voir personne. Elle se referme comme un coquillage. Elle se sent comme une étrangère dans ce pays où l’on parle une langue de sauvages. Jack aussi, mais ne l’a-t-il pas toujours été, lui le juif polonais de Manchester ? Il entend la voix de sa mère résonner à ses oreilles : Une ferme et une goy, tu es fou mon fils !
— Plus elle plongeait, plus je m’éloignais, murmure Jack. J’étais paralysé par sa noirceur. Je ne voulais pas voir, pas comprendre.
Un couple à la Hopper dans un décor de Bruegel : Jack buté, s’activant des bêtes aux champs, tout à la mission qu’il s’est donnée, au parti qu’il a pris contre l’avis de sa mère. Homme taiseux, feignant l’indifférence pour ne pas ouvrir les vannes des reproches, des « c’était ton idée », absent par évitement. Maritta, transie de froid, déprimée par cette vie au fond de la vallée, obnubilée par la construction de la nouvelle maison qui n’avance pas. Comment s’avouer qu’on s’est trompé quand on s’est battu pour imposer ses choix ?
— Je n’arrive pas à me souvenir d’un élément déclencheur. Mais petit à petit, Maritta a refusé de me répondre, chaque mot que je prononçais suscitait des soupirs d’agacement. Alors je me suis renfermé à mon tour. Je sentais bien que son malaise augmentait et que je devenais responsable de tous ses maux. C’était de ma faute si on en était là. Son projet de maison est devenu une obsession. « Quand la maison sera finie… », répondait-elle sèchement à toutes mes tentatives de dialogue. J’étais comme un con avec mes vaches à traire, mes champs à labourer et ma femme qui ne voulait plus me parler tant que sa maison ne serait pas terminée. Je n’ai plus rien dit. En quelques mois, notre vie est devenue un enfer. Imaginez un peu ! C’est elle qui a choisi de nous enterrer là-bas et après elle n’a pas supporté la vie à la ferme. Mais voilà, nous nous aimions, nous avions passé des années merveilleuses à Londres ensemble. Je pensais qu’on pourrait surmonter tout ça. Il y a un âge où l’on croit naïvement que l’amour résout tout.
— Vous êtes rentrés à Londres ?
— Non. Au bout de trois ans, elle a foutu le camp. Toute seule. Avec le petit. Les travaux l’ont rendue hystérique, ça n’en finissait pas. Et cette vie au fond de la vallée. Elle disait que nous étions « ensevelis ». Elle m’a menacé de ne plus avoir de rapports sexuels tant que la maison ne serait pas terminée. J’étais à bout. Je lui ai dit : Tu nous tues dans l’œuf. Tu détruis tout avant même que nous ayons commencé !
— Elle est partie avec votre fils ?
— Oui. Il avait à peine 3 ans.
Les mots se coincent dans sa gorge. Ses pupilles se dilatent sous la pression des larmes retenues.
— Elle a élevé Alun à Londres. Je l’aimais tellement ce little boy. Je l’emmenais le soir dans l’étable et nous mettions un peu de sel dans le creux de ma main que les veaux venaient lécher. Ça le faisait rire. J’étais émerveillé par sa curiosité, son petit air décidé, son innocence. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. J’étais sonné.
— Jack, pourquoi n’avez-vous pas quitté la ferme avec elle ?
— Mais c’était pas ça le problème ! explose Jack. Le problème, c’était NOUS ! C’est un couple qui se rend compte qu’il n’a plus rien à faire ensemble ! Maritta souffrait et j’étais paralysé. Je me suis fermé comme une huître parce que je ne savais pas faire autrement. On est chacun resté sur notre position, inflexibles. Je n’aurais pas dû réagir comme ça. Ça commence par des journées entières à se faire la gueule. Puis, des soirées chacun dans son coin, en silence. Les regards fuyants, les soupirs d’exaspération, les gestes brusques, les repas qu’on ne prépare plus que pour soi. Et ce vide qui prend toute la place. On arrive à un point où on n’est même plus capable de demander de l’aide à l’autre. On finit par vivre seul à deux. Par ne presque plus voir l’autre.
— Ça a duré combien de temps comme ça ?
— C’est beaucoup plus rapide qu’on ne le croit. Quand tu as passé une semaine en chiens de faïence, que tu ne te parles plus, que tu ne te touches plus, que même la nuit tu n’arrives pas à faire une trêve, parce que même si tu voulais, même si tu te dis, bon sang, on va quand même pas continuer comme ça, tu as juste peur de te prendre une beigne, qu’on te rejette au bout du lit avec un traversin au milieu. Alors tu fais le mort, tu t’assommes de travail et tu dors. La tendresse, moins on en reçoit, moins on en donne. Les cœurs et les corps se dessèchent à force.
Ce que Jack me raconte du délitement du couple, de l’incommunicabilité de deux êtres qui se sont pourtant aimés, du silence glacé qui éloigne les corps, je l’ai vécu dans ma chair d’enfant. Les mots de Jack viennent cogner au fond de ma poitrine.
Je lui demande doucement :
— Et vous avez revu votre fils, Alun ?
— Mon fils me manquait et je n’arrivais pas à les joindre. Maritta ne voulait plus me parler. Puis, au printemps, la nature est venue me secouer. Elle m’a sorti de ma torpeur et je suis allé le voir à Londres. Maritta a accepté de me laisser seul avec lui. À chaque vacances, je prenais la jeep jusqu’à la gare de Cardiff puis le train jusqu’à Londres pour voir Alun quelques heures. Mais ces moments tournaient au supplice. On avait perdu tout lien. Il me reconnaissait à peine, il était gêné, il ne disait rien. Je l’emmenais au restaurant puis Maritta revenait le chercher. J’avais l’impression que c’était une corvée pour lui. J’étais déchiré. Je voyais ses yeux durs, je ne savais pas quoi dire. J’appréhendais les regards des gens sur nous. Je ne m’étais jamais senti à mon aise dans les endroits chics, peut-être parce que je n’ai jamais roulé sur l’or, que je n’ai jamais eu les vêtements ni les manières qu’il faut. Il y a un détail qui me frappait quand je venais le voir à Londres : sa mère me donnait toujours rendez-vous à l’entrée d’un restaurant luxueux. Si j’avais une minute de retard, elle me couvrait de reproches devant Alun et en profitait pour dire qu’elle reviendrait le chercher plus tôt. Je n’avais pas du tout les moyens de l’inviter dans des endroits pareils mais Alun insistait pour qu’on reste et il choisissait systématiquement les plats les plus chers de la carte. Pourquoi se comportait-il ainsi ? Que lui disait sa mère ? Je me sentais jugé par mon fils. Je prenais toujours soin de me changer dans le train pour ne pas sentir la ferme. J’avais peur qu’il me prenne pour un bouseux. Alun avait 5 ans quand il m’a dit un jour dans un restaurant dont j’avais à peine de quoi payer la note, si bien que je n’avais commandé qu’un potage : Moi, quand je serai grand, je serai riche. J’étais tellement déboussolé que je n’ai pas su quoi répondre. Que voulait-elle me faire payer à travers lui ?