De rage et de lumière
À la ferme
Et puis, la guerre a éclaté. Jack avait 9 ans. Les familles envoyaient les enfants à la campagne pour les protéger des bombardements. Jack atterrit ainsi dans la ferme de Sykes, près de Blackburn. Avec ses camarades de classe, ils débarquent en autobus dans le village. Ils sont alignés sur la place de l’église, des familles viennent les choisir. Une jeune fille, à peu près de l’âge de Jack, le désigne du doigt. Ses parents l’« adoptent » aussitôt. Choquée par ces méthodes de sélection éthiquement discutables, je m’étonne.
— Cela peut paraître brutal, oui, aujourd’hui ce serait impensable. Pourtant, je garde de ce séjour un merveilleux souvenir, c’était un peu « les vacances à la ferme » pour moi. On n’employait pas les mots « chrétiens », « juifs », « charité » ou « solidarité ». Notre univers était constitué de termes plus concrets. On ne formulait pas les choses comme maintenant. La demoiselle s’appelait Getty et n’était point dépourvue de charme. Nous sommes devenus amis. J’étais un peu amoureux d’elle. Je me souviens très précisément du jour de mon arrivée. Les Halliwell m’avaient préparé un repas de fête. Ils avaient cuisiné des saucisses. Manger de la viande en temps de guerre, c’était extraordinaire. Mais quand je me suis rendu compte que je venais de manger du porc, j’ai eu un haut-le-cœur. Si mes parents l’avaient su, ils auraient été horrifiés. Mais j’ai survécu, vous voyez. Aujourd’hui, j’en raffole.
Jack découvre une autre vie. Tout ce qu’il voit à la campagne lui paraît exotique. Il est accueilli dans une famille d’anglicans, choyé et aimé, mais s’étonne :
— Je ne les ai jamais vus aller à l’église. J’étais le premier juif qu’ils rencontraient. Le seul juif dont ils aient entendu parler avant moi, c’était Jésus ! Les Halliwell ont changé ma façon de voir le monde. Ils m’ont considéré comme leur fils dès le premier jour. M. Halliwell m’a appris à écouter la nature. Se lever et se coucher avec le soleil. S’allonger dans les prés. Sentir les saisons changer à l’odorat. Observer. Quand une vache est malade, il y a plein de signes avant-coureurs que l’on peut détecter dans ses yeux, sa façon de marcher, de beugler ou de respirer.
Les mains de Jack tremblent légèrement. Longues, noueuses, tachetées, sillonnées de rides et de veinules bleues. Je l’imagine petit garçon dans la ferme de Sykes, parmi les bêtes fumantes l’hiver, les bottes crottées, l’odeur du foin et du lait fraîchement tiré des pis des vaches.
À cette époque, il ne voit pas beaucoup ses parents. Il prend de nouvelles habitudes et l’accent du Lancashire.
De retour chez lui, à la fin de la guerre, Jack est envoyé dans une école juive très stricte.
— Mes parents espéraient ainsi me reconvertir en « vrai » juif !
— Ont-ils réussi à vous « réformer » ?
— Pas vraiment. Le mal était fait pour eux : je ne voulais plus devenir rabbin. J’avais trouvé ma voie : les bêtes et la terre. Je voulais vivre au grand air. Ils ont eu beaucoup de peine, ils avaient plus d’« ambition » pour moi. Il n’y a pas beaucoup de paysans juifs, vous remarquerez. Les juifs ont souvent été exilés dans l’Histoire. Les qualités intellectuelles leur servaient davantage que les terres qu’il faut sans cesse quitter. Il y a des bagages plus ou moins encombrants… Et ce n’était pas un modèle de réussite.
— C’est quoi un modèle de réussite ?
— Pour mes parents, c’était bien sûr les signes extérieurs de richesse mais aussi la position sociale.
— Et pour vous, Jack ?