De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 58 sur 80

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De rage et de lumière

Dublin

L’été suivant, Cathy écrit à son fiancé à Londres qu’elle ne reviendra pas. Jack laisse la ferme à son aide. À l’arrière du bateau, les mèches de Cathy dans les yeux, ils voient la côte anglaise s’éloigner. En mer, on se croit toujours plus libre qu’à terre. On est grisé par la perte des repères, la distance avec la civilisation, la grandeur de la nature, la simplicité d’un monde en deux parties où l’eau et le ciel se répondent. L’iode se mêle à l’odeur d’essence. Le clapot des vagues au ronronnement du moteur. Timidement, Cathy s’approche de Jack, leurs coudes se touchent sur la balustrade. Il y a chez elle quelque chose de juvénile, elle sourit quand elle est gênée, elle a du mal à tenir en place, elle n’arrive pas à dissimuler son excitation. Il y a de l’amour en elle qui déborde. On a envie de la prendre dans les bras. À côté, Jack a l’air pataud sur ce pont où les épaules de Cathy attendent d’être enveloppées. Il ne sait pas bien faire avec la tendresse. Seul son regard le trahit quand il se tourne vers elle. Cathy vient peu à peu se blottir dans ses bras, elle ose même l’embrasser sur l’épaule, furtivement. Il se laisse faire. Ce voyage ne sera pas un simple aller-retour à Dublin. Un nouveau départ. Un tournant.

Ils arrivent à la nuit tombée dans le port de Dublin. Les docks et les pubs sont éclairés comme dans un décor de cinéma. Ils débarquent sans trop savoir où ils vont, déambulent dans les rues. Maintenant Jack a passé son bras autour des épaules de Cathy. Ils cherchent une auberge. Ils ont très peu d’argent. Ils finissent dans un petit hôtel sans charme en bordure de la ville, une halte de routiers aux couvertures élimées et aux rideaux gris. Ils rient de leur misère, ils s’aiment, ils sont vivants. Le lendemain, Jack postule au Royal College of Surgeons. Il est admis. Il n’en revient pas.

De retour à la ferme, Jack décide de la vendre. Mais qui voudrait d’un terrain de 148 acres battu par les vents et d’une ferme délabrée aux confins du pays de Galles ? La vente lui permet finalement d’acheter une petite maison dans le nord de Dublin et de divorcer officiellement de Maritta au terme d’une procédure interminable. En louant cette maison, il peut se payer une chambre meublée en centre-ville. Une nouvelle vie commence. Non sans des crampes aux mollets, Jack retourne sur les bancs de l’école. Ses résultats en souffrent la première année, puis il s’habitue, se passionne, rencontre des étudiants de trente nationalités différentes, fréquente l’équipe de hockey du Collège et apprend à jouer au tennis. Cathy est étudiante à Londres, elle vient le voir de temps en temps, puis de moins en moins. Jack se consacre entièrement à la médecine, il aime Cathy mais ne sait pas le lui montrer. Elle ne sait pas réclamer. Elle attend, elle espère, elle rêve déjà d’une vie à deux. Quand elle repart, Cathy a des sanglots coincés dans la gorge, elle sent son corps la quitter, son amour s’effriter comme la peinture d’un mur qui s’écaille, ce sont des fragments de couleur qui tombent, puis des pans entiers de peinture craquelée, laissant des zones brutes, nues.

Un jour, Cathy lui écrit. C’est fini. Elle ne reviendra pas. Elle a arrêté d’attendre. Elle est désolée, elle ne peut plus vivre comme cela. Elle l’aime mais il n’y a pas de vie possible avec lui.

— Elle s’est mariée avec un autre, articule Jack. Un homme stable, pas un étudiant attardé comme moi ! Je n’étais décidément pas doué pour garder une femme auprès de moi…, soupire-t-il.

— Vous avez été vexé. Vous ne vous y attendiez pas…

— J’étais aveugle, je ne pensais qu’à mes études. Je m’y consacrais totalement, je ne voulais pas voir. Cathy s’est éloignée. Je fonçais tête baissée, aveuglé. Jusqu’au jour où j’ai reçu cette lettre.

— Qu’avez-vous fait ?

— Rien. J’étais paralysé. Je la comprenais. Je m’en voulais.

— Combien d’années d’études vous restait-il ?

— Trois. Je les ai avalées comme dans un tunnel. Une fois diplômé, j’ai travaillé à la clinique de Dublin. Un soir, j’ai entendu un appel à la radio. On demandait des médecins bénévoles pour venir en aide aux réfugiés du Bangladesh après la guerre de 1971. Qu’avais-je à perdre ? Je n’avais plus de compagne, mon seul fils ne se souciait guère de moi, j’avais fini par abandonner l’idée de le voir. J’ai proposé ma candidature et elle a été acceptée. J’avais 43 ans.

Le jour se fait brumeux, avant de s’assombrir progressivement. Au loin, la ville scintillante. Ici, dans le bidonville sans électricité, la nuit épaisse comme un manteau de laine dont il faudrait repousser l’étoffe pour y voir clair. Nous regagnons la jeep, éclairés par les phares.

Je pense à mes sœurs, à leurs maraudes la nuit, à leurs missions humanitaires en Roumanie, en France, en Inde, à tous ces enfants, ces jeunes filles déjà mères, ces garçons sans repères. Je pense à l’heure où, inéluctablement, les chemins se séparent. Chacun rentre « chez soi ». Un « chez-soi » en forme de cabane, de banc, de pas-de-porte ou de grille d’aération. Un « chez-soi » surpeuplé d’inconnus, sans eau courante. Alors, les mots de Juliette vibrent en moi. C’était un soir de décembre, ma sœur terminait sa journée qu’elle avait passée à aider une famille de « nouveaux arrivants » comme on dit aujourd’hui pour éviter des termes trop politiques. À peine la famille était-elle stabilisée à un endroit donné qu’elle était aussitôt expulsée par les autorités.

Ne pas avoir de « chambre à soi ». Ne pas avoir de place. Être toujours là où il ne faut pas, mal placé, déplacé, vagabond, errant, exilé. Être toujours nulle part et sans but, puisque les lieux, quand bien même ils auraient un nom, ne signifient plus rien pour ceux qui ne peuvent pas y prendre position, qui n’ont pas le droit d’arriver quelque part.