De rage et de lumière
Les invisibles
Je reconnais la jeep de Calcutta Rescue alors que je remonte l’avenue de Girish Park. Jack, vêtu d’une chemise à manches courtes et carreaux bleus, se penche à la fenêtre :
— Nous partons pour le bidonville Number 4. Voulez-vous nous accompagner ? me dit-il avec ce ton distingué qu’il aurait employé pour m’inviter dans son carrosse allant au bal.
C’est la première invitation galante de Jack. Pendant le trajet, nous croisons des échafaudages en bambous identiques à ceux que j’ai vus près de chez Louise. Durga Puja, c’est Noël puissance dix, me raconte Jack. Les quartiers rivalisent pour dresser le plus beau des pandals, ces autels géants dédiés à la déesse Durga. Les riverains choisissent un artiste du quartier et lui versent à hauteur de leurs moyens une somme pour la construction. Tout le piquant de la fête est qu’il faut tenir secrète, et donc emmaillotée, la statue qui y est enfermée jusqu’au jour où l’on dévoile en même temps les temples.
Nous longeons un gigantesque pont en béton surmonté d’une autoroute. Jack se souvient des travaux vingt ans auparavant et de l’irruption de cette structure disgracieuse mais nécessaire pour désengorger le trafic urbain. L’ambulance quitte la route bitumée et bifurque sous le pont. Là vivent une cinquantaine de personnes, à l’abri des intempéries et de la lumière. Le terrain est défoncé. Jack descend lentement de la jeep, sa canne en avant. Je m’avance pour l’aider. Il m’envoie promener et s’oriente cahin-caha avec sa canne, le buste droit, tel un lord anglais. Je marche à ses côtés, réglant mon pas sur le sien, et nous formons un couple étrange dans la semi-obscurité du bidonville. On ne saurait dire qui de nous deux guide l’autre : Jack se dirige à l’instinct, à la mémoire du relief peut-être, tandis que je cherche des yeux ce qu’il est possible d’entrevoir dans cette pénombre.
Il est venu ici pour la première fois peu après la construction du pont. Il a vu les générations se renouveler, les enfants naître, grandir, partir, parfois mourir. Comme dans la majorité des bidonvilles de Calcutta, ils viennent du Bihar ou du Bangladesh. Ils sont colporteurs, déchargeurs de bateaux, tireurs de rickshaws, manœuvres, balayeurs, chiffonniers, couturiers, marchands ambulants, ouvriers journaliers, prostitués, fleuristes… Les parents, les enfants et les vieux convergent vers l’ambulance. Ils connaissent Jack et les bénévoles de Calcutta Rescue. On installe un banc, on leur distribue des sacs de vivres. Les malades sont examinés. Une jeune fille tient dans ses bras un nouveau-né d’une maigreur que je n’ai jamais vue. Son visage rachitique semble inanimé, la tête basculée en arrière, ses jambes ont le diamètre d’une brindille. Ses lèvres s’ouvrent en de petits bâillements, comme s’il cherchait à boire. Jack échange avec elle en bengali et lui confie un sac rempli de lait en poudre, de riz, de bananes, de lentilles, de sucre et de farine, en plus des médicaments prescrits. La jeune mère baisse les yeux et s’éloigne sans se retourner. Je pense au corps de ma mère, si loin, si maigre, si proche de la mort.
Jack ne pousse pas le romantisme jusqu’à voir comme Don Quichotte des palais dans les baraquements de fortune que nous traversons, mais il est attentif à l’univers de chacun. Il s’approche d’un vieil homme vêtu d’un dothi, affairé, qui vit là. Pas de cloisons ni de séparations. Des tiges de bambous, des chutes de carton, des bouts de palissades, des bâches en polypropylène ou du linge suspendus délimitent soigneusement l’espace intime. Jack échange quelques mots en bengali avec l’homme. C’est un vieux tireur de rickshaw, le corps décharné et musclé des travailleurs, la peau cuivrée, trois rides régulières au-dessus de sourcils poivre et sel très fournis, le crâne dégarni et des cheveux gris sur les côtés coupés ras, comme sa barbe et sa moustache. Il ne s’arrêtera de travailler que pour mourir. À chaque jour suffit sa peine. Il a perdu deux enfants, sa femme est morte en couches. Jack le connaît depuis plus de vingt ans. Il s’appelle Ravi. En retrait, je les observe, il y a une distance respectueuse entre eux et, surtout, il y a cette chose étonnante que je décèle peu à peu : dans ses tâtonnements, Jack accepte sans broncher l’aide de Ravi, une main, un tabouret. Pour la première fois devant moi, il laisse voir sa vulnérabilité.