De rage et de lumière
Homère
Nous ne sommes pas là pour faire des politesses. Alors, sans tact ni précaution, je lui demande s’il me voit. Il m’avoue qu’il ne distingue pas très bien les traits de mon visage.
— Mais je lis le journal, figurez-vous ! fait-il en brandissant le Times of India et la grosse loupe que j’avais aperçue le premier jour.
Jack dit « magnifying glass ». Puis il m’explique qu’il va devoir retourner à Londres cet hiver pour se faire opérer. Une maladie des yeux et du grand âge, soupire-t-il. Pour rire, il s’empare de la loupe, se lève et s’approche de mon visage comme s’il observait un insecte. Sa cécité me fait penser à ces personnages de la mythologie frappés d’aveuglement au moment où ils sont reliés au divin. Je me souviens du livre de Jacques Lusseyran où il raconte l’accident qui, à l’âge de 8 ans, lui a fait perdre la vue. Loin de s’en désoler, l’homme s’en réjouit. Il raconte que cet événement a déterminé sa vie. Cette cécité lui a donné l’occasion de chercher à l’intérieur de lui la lumière. Elle a été le révélateur.
— Vous vous prenez un peu pour Homère, non ? dis-je à Jack pour le taquiner.
— Je n’ai rien contre. C’est plutôt un type sympathique, non ? Je ne me prends pour personne. C’est vous qui me prenez pour n’importe quoi.
— Et selon vous, je vous prends pour quoi ?
Jack réfléchit.
— Pour un homme bon. Je me trompe ?
— C’est quoi un homme bon ?
— Vous m’emmerdez avec vos questions !