De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 54 sur 80

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De rage et de lumière

Dans le ventre du tigre

Que fais-tu dans la jungle, maman ? Tu parles et je ne t’entends pas. Il y a des ombres gigantesques autour de toi. Des branches pendent des sondes et des poches de liquide blanc, des tubes en plastique sortent de l’écorce. Les arbres sont perfusés. Il faut les aider à vivre. Ils meurent, tu sais ? Les fleurs sont agrafées à des cathéters et du sang coule dans leurs pétales. Le ventre du tigre est percé de trous, je crois qu’il dort. La nature fait des bruits de métal et de goutte-à-goutte. Maman, que dis-tu quand tu parles ? Je vois tes lèvres bouger mais les sons m’échappent, couverts par la clameur. Tu avances sur une planche à roulettes, tu dis que ce n’est pas grave si ça ne roule pas, parce que de toute manière, tu voles. Tu n’aimes pas le jour car il y a des monstres qui te dévorent les entrailles, il y a des cadavres camouflés sous des blouses blanches, il y a des saints dans les branches. Pourquoi nos ombres font-elles de la lumière ? Tu demandes pourquoi tu pars déjà. Tu marches vers la lueur verte tout au bout de la forêt mais tu ne bouges pas. C’est la lumière qui se rapproche. Soudain, elle est tout près. Les lettres clignotent : le E, le X, le I et le T rampent vers toi. Leurs jambes comme des tentacules. Ma nuit te cherche. Il ne faut pas se perdre de vue, dis-tu. La pieuvre verte brille tout autour de toi. Si tu te perds, tu cries « polop », et le tigre vient, d’accord ? Si je me perds. Maman, où es-tu ? Le jour ne se lèvera plus. Dans la forêt, nos cœurs palpitent, tu les entends ? Ça fait un bruit de brindille et de pluie.