De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 46 sur 80

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De rage et de lumière

Dai

Je regarde cet homme qu’une déferlante de souvenirs a soudain fait vieillir. De lourdes poches soulignent ses yeux clairs et ses paupières boursouflées. Trois longues rides barrent son front moucheté de taches brunes, sous son crâne presque chauve. Et je laisse divaguer mon imagination, me figurant Jack en jeune paysan bohème et taciturne, soudain ramené à l’âpreté de la vie. Le rêve du retour à la nature, de la petite maison dans la prairie n’aura pas tenu longtemps. Pendant cinq années supplémentaires pourtant, Jack est resté seul dans sa ferme de 148 acres. Les pieds dans la boue, les mains dans la fange, il s’est entêté. Chaque soir, il s’enfonçait dans son lit, vide et éreinté.

— Huit années ont passé. La solitude, au-delà d’un certain point, devient vertigineuse.

Jack est-il resté là-bas par orgueil ? A-t-il préféré son rêve à sa famille ? Pourquoi ne pas avoir tout lâché pour courir à Londres, reconquérir Maritta et retrouver son fils ? Il s’est résigné. Alun grandissant, les rendez-vous se sont espacés, le maigre lien s’est distendu. Venir jusqu’à Londres pour un déjeuner minuté avec son fils renfrogné, à quoi bon ? Jack a renoncé. Il a senti son existence lui échapper. Un jour, il s’est mis à prier. Il a retrouvé les gestes anciens de son enfance.

 

Dai

— Que demandiez-vous dans vos prières, Jack ?

— Je demandais qu’on m’envoie un signe. Est-ce à force d’y croire, à force d’attendre, que le Holy Spirit s’est manifesté ? Peut-on vérifier ces choses-là ?

Peu après le départ de Maritta et d’Alun, Jack rencontre un prêtre.

— Je ne sais pas ce que je serais devenu sans lui, me confie-t-il. Il s’appelait Father Cunnane. Je me souviens du jour où je l’ai rencontré dans sa paroisse à Cardigan. On avait exactement le même âge, le même genre d’humour, nos existences n’étaient pas très différentes. Il s’occupait des âmes humaines, moi des bêtes. Il m’a envoyé un type pour m’aider à la ferme. Dai était alcoolique mais c’était un bon gars. Il avait fait de la prison, je ne sais pas pourquoi, et je n’ai pas cherché à savoir. Un jour, il a failli se foutre en l’air en conduisant le tracteur. La route était barrée par un tronc d’arbre, Dai n’a pas dû le voir. Le tracteur a versé sur le côté.

— Il s’en est sorti ?

— Oui, heureusement, il était indemne. Mais on s’y est mis à dix pour redresser l’engin. Et cette canaille de Dai a été sauvée. Certains voisins se méfiaient de lui. Il y en a plus d’un qui l’auraient laissé crever sous le tracteur.

— Parce qu’il sortait de prison…

— Oui, les gens savaient vaguement. Et le reste n’est que le fait de l’imagination et des peurs. Bien sûr, Dai n’était pas un saint, mais c’était un homme. Parmi ceux que je soigne dans les bidonvilles, tous ne sont pas des anges non plus.

Dai habite dans une dépendance attenante à la ferme que Jack l’aide à restaurer pour la rendre habitable. Quand le père Cunnane lui envoie Dai, Jack est au bout du rouleau, il ne sait plus comment s’en sortir, plusieurs bêtes sont tombées malades, les récoltes sont mauvaises. Dai arrive. Ce n’est pas vraiment l’image que l’on se fait du messie. Une gueule de repris de justice, les traits marqués, le visage long et émacié, un corps sec mais robuste.

— Vous avez gardé des relations avec eux ?