De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 16 sur 80

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De rage et de lumière

Porte de Clignancourt

Nous avons grandi dans une banlieue pavillonnaire cossue, un milieu bourgeois et une éducation laïque. Certes, notre mère avait une disposition toute particulière à la bonté, une empathie naturelle, parfois envahissante, pour les enfants, les personnes âgées ou en difficulté, les timides, les mal-dans-leur-peau, les malentendants, les estropiés de la vie.

Quant à moi, je ne ressentais aucune vocation similaire. Ce n’est pas faute d’avoir essayé d’accompagner mes sœurs le dimanche soir porte de Clignancourt. Nous arrivions à la nuit tombée dans un hangar glacé pour servir un repas chaud à des hommes sans abri. Nous plongions des louches dans d’énormes bassines en inox remplies de jardinière de légumes ou de petit salé. Je me souviens des effluves de javel mêlés à ceux de la viande mijotée. J’étais paralysée de dégoût et j’observais mes sœurs et les autres bénévoles s’activant, sourire aux lèvres. Je culpabilisais de ne pas savoir mettre à distance ces relents. Un soir, l’un des SDF nous héla pour qu’on lui serve de l’eau. L’homme n’avait aucun geste agressif, aucune infirmité non plus. Il demandait simplement de l’eau. Comme au restaurant, ai-je pensé exaspérée. Or nous étions dans une cantine du Secours populaire où chacun était censé se servir librement à la fontaine. Ma sœur Juliette alla promptement servir cet homme à sa table. Et quelque chose en moi se révolta. Non seulement, ils viennent ici dîner à l’œil mais en plus il faut faire le service ! J’en conclus hâtivement que je ne reviendrais plus. Je ne suis pas très fière de ce prétexte mesquin, moi qui n’avais pas le courage de m’avouer que passer mes dimanches soir dans une cantine porte de Clignancourt ne me passionnait pas.

 

Au septième ciel