De rage et de lumière
Fantômes de plâtre
Soudain, Jack se redresse. Je suis au garde-à-vous. Il me met à la porte avec ses manières habituelles de gentleman : Allez ouste ! Jack s’en va rejoindre une équipe de médecins à l’est de la ville. Je me retrouve comme chaque jour depuis une semaine dans l’étroite Nilmoni Mitra Street, sonnée et épuisée, accablée par la chaleur, en me demandant comment Jack, à 87 ans, trouve l’énergie d’arpenter les bidonvilles. Je pense à mes deux grands-mères, des forces de la nature malgré leurs frêles silhouettes. Je pense à ma mère. J’imagine ma petite armée secrète, casquée et cuirassée, Ama, Françoise, maman, s’avancer vers le champ de bataille, dignes et puissantes, prêtes au combat. Je suis née de ces guerrières-là.
Fantômes de plâtre
Louise m’a donné rendez-vous dans le quartier des statues. Sont réunis tous les sculpteurs de divinités de la ville. Chacun possède son atelier, sorte de hangar fait de bric et de broc, assez haut de plafond, dans lequel sont entassées les œuvres en cours de fabrication. Ils commencent par confectionner une poupée de paille, une sorte d’épouvantail. Puis, ces silhouettes sont recouvertes de plâtre blanc. Il faut alors attendre que le plâtre sèche et durcisse au soleil avant de le peindre. Les allées sont jonchées de fantômes blêmes aux formes hallucinantes. Certains possèdent plusieurs bras, plusieurs têtes ou plusieurs jambes, des seins énormes, des trompes d’éléphants ou des têtes de singes, des cheveux hirsutes, des visages qui tirent la langue, des couples enlacés dans des positions suggestives et des dieux plus sages, assis en lotus.
C’est notre dernier jour ensemble. Demain, Louise prendra l’avion pour Paris, pour retrouver notre mère et Juliette. Je recommencerai à me demander ce que je fais ici, sans Louise et loin de notre mère. L’image de mes petites sœurs traversant le parking défoncé de l’IGR, levant leurs yeux embués vers les ensembles bétonnés et les fenêtres identiques, me broie l’estomac. Je vois Juliette tenant la main de Louise, comme dans ce livre de notre enfance Aya et sa petite sœur qui nous faisait tant pleurer.
— Tu crois que maman va aller mieux ? demande Louise.
— Oui, j’y crois.
Et au moment même où je prononce ces mots, je me mets à croire. Je ne sais pas précisément à quoi, en quoi, comment définir cette conscience invisible à laquelle pourtant il m’est urgent d’être fidèle. Il paraît qu’avoir la foi, c’est croire justement en ce qu’on ne voit pas, c’est croire alors que rien ne peut nous en convaincre, c’est croire contre soi d’une certaine manière, contre ses sens et ses perceptions. La foi jaillit de l’intérieur.
La main de Louise dans la mienne, nous avançons parmi les statues, dans ce décor théâtral. Étonnamment, elles me laissent indifférentes. Je les trouve amusantes, effrayantes parfois, kitsch ou grotesques, mais elles ne m’émeuvent pas, je ne vois pas en elles le moindre frémissement de spiritualité, de transcendance ou de sacré. De pauvres marionnettes sans mains pour les guider. Me revient la vision des pieds blêmes de notre mère. Comme ceux des morts, disait-elle. Ils étaient boursouflés par l’œdème. Régulièrement, nous les lui massions, oints de vaseline, pour les réchauffer. Sa peau épousait la forme de nos doigts comme de la pâte à modeler.
Depuis que notre mère est malade, nos rôles dans la famille ont changé. D’abord, il a fallu composer avec l’arrivée de ce nouveau personnage, le cancer. C’était notre ennemi numéro un à toutes mais il faisait partie de notre mère et nous étions bien obligées de le tolérer, de vivre avec, sans que cela pèse sur elle. Heureusement, le rôle pénible de l’aînée a vite été divisé par trois. Loin des chamailleries de l’enfance, nous avons développé un lien puissant. Au fur et à mesure que notre mère devenait notre fille à toutes les trois, nous devenions chacune une sœur et une mère pour les autres.
Nous entrons avec Louise dans la pénombre d’un atelier. Étrange spectacle que cette foule de géants thérianthropes et hybrides. Danse macabre, fantasme ou cauchemar ? Nous rôdons parmi nos monstres quand, au milieu d’une allée, j’aperçois une chienne sous le ventre de laquelle grouillent des dizaines de boules de poils. Les chiots se montent dessus, roulent, se lèvent sur leurs toutes petites pattes, se battent, se mordillent pour attraper les mamelles gonflées de lait. Certains sont même suspendus aux tétines par la gueule sans que leurs pattes touchent terre. Louve noire, immobile, les flancs zébrés de veines saillantes, les yeux mi-clos, elle accueille son destin, impavide. Là est le sacré.