De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 7 sur 80

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De rage et de lumière

Le coin en bas de la photo

À notre retour d’Inde, la progression du cancer de notre mère s’était stabilisée. Elle n’allait plus qu’une fois par semaine « chez Gustave » et avait même repris son travail à l’école. Mes sœurs avaient donc décidé de partir à leur tour – Juliette en Roumanie, Louise en Inde. Pour travailler dans des ONG.

Aussi, je n’osais pas leur dire tout ce qui m’habitait, tout ce qui bouillonnait en moi dans le bus 380 reliant la gare de Laplace à l’IGR. Le paysage de la banlieue parisienne défilait à travers les vitres sales. J’observais avec dégoût tout ce qui m’entourait. Le béton et la verdure géométriquement ordonnée me renvoyaient à mes empêchements. À mon égoïsme et à mes angoisses. J’oscillais entre la colère et un sentiment honteux d’abandon, entre le rôle de la sœur aînée rassurante et mon impuissance, ma solitude. Fallait-il demander à mes sœurs de rentrer ou les tranquilliser ? Devenir par mes mots source d’inquiétude ou les préserver ?

Nous n’avions aucune idée de l’évolution du cancer. L’être humain est imprévisible, répétaient les médecins. La médecine n’est pas une science exacte. Des deux ans de survie – de sursis – escomptés, nous étions passées à six années. Notre mère avait coiffé la mort au poteau, haut la main, sans même se retourner. Elle avait traversé ces six années avec l’intensité d’une étoile filante, une fusée à réaction. Puis les temps soudain s’étaient assombris au moment où mes sœurs avaient pris leur envol. Je me retrouvais de nouveau chez Gustave, avec notre mère. Mais cette fois-ci sans mes sœurs.

 

Le coin en bas de la photo

— Je veux partir mais je n’y arrive pas.

J’étais assise sur le fauteuil en cuir souple de la psychologue. Elle m’observait, de l’autre côté de son grand bureau familier, surchargé de dossiers et de post-it, à la fois imposante et douce. Immanquablement, mes yeux dans ce bureau se tournaient vers une photo étonnante accrochée au mur. J’étais fascinée, non par le sujet de la photo, mais par l’angle, le cadrage sans aucune perspective. En réalité, on ne voyait presque rien sur cette photo. Un bout de pavement de rue, un fragment de mur en béton, et dans l’angle de la photo, un pot où s’épanouissait une fleur très rouge. Dans les cabinets des médecins ordinaires, une banale reproduction, de préférence un Monet ou un Kandinsky, veille en silence sur les patients. En y pensant, cette photo racontait quelque chose du métier de thérapeute, le regard qui va chercher ce que les autres ne voient pas. Le coin en bas de la photo.

— Et pourquoi ? a-t-elle dit simplement.

— Mes sœurs ne sont pas là, je ne peux pas laisser notre mère toute seule.

— Elles vont bien rentrer à un moment… Et votre mère n’est pas seule. Elle est à l’hôpital.

— Je n’ai pas le choix, je ne vais pas la laisser comme ça !

— Ce n’est pas une question de choix, mais de mesure. C’est naturel de vouloir être auprès de votre mère pour l’accompagner dans cette épreuve. Mais c’est tout aussi naturel de ressentir le besoin de fuir, de ne pas supporter cette épreuve. Et de la refuser d’une certaine manière. Vous avez le droit d’éprouver de la souffrance, de la résistance. Et vous avez le droit de prendre du recul, de reprendre des forces pour mieux revenir auprès d’elle. Je ne crois pas que vos sœurs soient indifférentes à ce qui se passe. Je crois même que cette façon qu’elles ont de « s’occuper des autres », comme vous dites, c’est encore une manière de s’occuper de votre mère, et peut-être de ne pas céder au désespoir.

J’ai appelé mes sœurs. Je leur ai dit :

— J’ai besoin de partir, je vais aller à Calcutta rencontrer ce médecin, est-ce que…