De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 4 sur 80

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De rage et de lumière

Chez Gustave

Avant de venir, je ne savais rien de Calcutta, je n’avais pas vu La cité de la joie ni lu les Mémoires de mère Teresa. Je suis venue pour un homme, pas pour un lieu. Le fabuleux destin de Docteur Jack. J’entends déjà les commentaires ironiques : placez ensemble des pauvres et un médecin dans un décor de bidonville indien… Sans parler de tous ces documentaires qui fleurissent pour nous tirer des larmes, de la culpabilité, ou encore de l’argent sous forme de dons mensuels. Non, les bons sentiments ne fraient pas avec la littérature. À quoi rime alors cette virée au Bengale ?

À peser le pour et le contre, le choix est vite fait. Tout ce que je gagnerais serait d’attraper le palu ou la gale. Certains m’avaient décrit une ville fourmillante d’enfants mendiants et de lépreux, un mouroir gigantesque. D’autres, plus sarcastiques, m’avaient fait remarquer que, côté cour des miracles, nous n’étions pas en reste : Calais n’était qu’à deux heures de Paris en TGV. Au moment de tout laisser tomber, je me suis ressaisie. Et si j’y allais pour rien ? Pire, en sachant que c’est perdu d’avance. Avec pour seule certitude celle de fuir Paris.

 

Chez Gustave

Sept ans auparavant, le mot tabou était entré dans notre quotidien. Le dictionnaire est précis dit-on : « Du sanskrit, karkata qui signifie écrevisse, crabe, dont découlera le grec karkinos, le crabe, un chancre, une tumeur mais aussi une pince, une tenaille, un instrument de torture, et le latin cancer, crabe, écrevisse ». J’ai pensé aux pinces de l’animal se refermant, à l’aiguille du compas qu’il ne fallait pas se planter dans le doigt en cours de maths, à un monstre dévorant les entrailles. Je débarquais de quatre années en Chine quand ma mère nous a annoncé qu’en lui enlevant la vésicule biliaire, opération bénigne, le chirurgien avait remarqué une dégénérescence cancéreuse. Certains ont dit alors que j’étais rentrée au bon moment. Je suis passée de l’aéroport à l’hôpital sans transition, en me disant que ces lieux n’étaient pas dépourvus de points communs.

À quoi tient la vie, une maladie, prendre ce vol plutôt qu’un autre, ce chemin-là plutôt que celui-ci ? En termes de vols, notre mère avait pris un très long-courrier, pour une destination inconnue, et nous étions embarquées avec elle, quelque part dans la soute.

Avec mes sœurs, on a d’abord cru que ça y était, tout s’arrêtait, la vie était finie. Puis, la routine avait bizarrement repris le dessus. Sans qu’on sache très bien comment, la vie a continué, à son rythme frénétique, avec ses corvées, ses urgences pratiques, son quotidien mesquin, parfois apaisant. Ne plus penser à rien, se laisser conduire par le train-train. En pilote automatique. Les rares moments de lucidité éclipsés par l’habitude.

Notre mère allait une fois par semaine « chez Gustave » pour faire des « chimio ». On lui demandait comment allait Gustave pour rire, et elle en parlait comme d’un amant imaginaire. L’Institut Gustave-Roussy – ça ne s’invente pas un nom pareil pour un centre de cancérologie – est un immense bâtiment en béton percé de fenêtres en aluminium, construit dans les années 70. Le bloc forme un L autour d’un parking au bitume défoncé, une cafétéria vendant des sandwichs sans goût au rez-de-chaussée, un piano à disposition dans le hall du fond – notre mère aimait s’installer à côté pour écouter des morceaux joués par des visiteurs –, et partout, des malades traînant leur perfusion sur des perches à roulettes, en fauteuil, assis en rang d’oignons ou carrément allongés sur des brancards. Tout cela dans une atmosphère diaphane, un mélange de lumière du jour et de néons se réfléchissant sur les murs blafards, d’eau de javel et d’antiseptique, de caoutchouc grinçant sur le sol plastifié et de ballet de blouses blanches.

Nous avons vécu ainsi pendant sept ans, dans cet état de balancement, entre clairvoyance et aveuglement. Je ne croyais pas en venir à penser un jour que l’ignorance pouvait être reposante. J’avais toujours défendu avec ardeur les voies de la raison, persuadée qu’il vaut toujours mieux savoir que de fermer les yeux. Et soudain le cancer est entré dans notre vie. Je n’ai pas cherché à savoir ce que ça signifiait, ce qui nous attendait, ce qui l’attendait elle surtout.