De rage et de lumière
Casque d'or
Malgré les obstacles, j’avance. Le chemin est toujours sombre, mais mon pas se fait plus confiant. Je ne vois rien encore, mais la nuit que je croyais hostile me paraît désormais plus moelleuse. Sa chaleur m’enveloppe peu à peu. Le soir, dans la chambre de Louise, nous lisons des passages de la Bhagavad Gîtâ. Ce que l’on comprend nous fascine. La Gîtâ dit : Agir sans se soucier du résultat. Comment est-ce possible ? Nous ruminons cela dans l’obscurité. Certes, l’action désintéressée est louable, mais comment lâcher prise à ce point sur le but ? Ce qui compte, c’est le geste, dit la Gîtâ. Agir sans nous crisper sur le résultat de notre action mais en mettant dans l’action elle-même toute notre énergie, toute notre intention. Si, sur ce chemin, mes sœurs ont quelques kilomètres d’avance sur moi, je reconnais que cet enseignement arrive à propos.
Casque d’or
Notre mère avait décidé d’entrer en guerre. La petite fille aux nattes trop serrées, l’adolescente introvertie, la mère de famille au grand cœur, l’épouse si mal aimée, allait se battre.
Sans attendre, aussitôt le verdict du cancer prononcé, notre mère avait enfilé son armure, son casque d’or et son épée. Lors des périodes de rémission, elle reprenait sa petite Peugeot 107, un pot de yaourt gris souris qu’elle conduisait comme un carrosse, toujours bourré à craquer de sacs, d’objets, de vêtements à donner chez Emmaüs. Dès que l’effet de la chimio s’atténuait, elle retournait à l’école. Retrouver ses élèves, sa classe, le regard des enfants, les seuls à ne jamais la considérer comme une personne malade. Elle était pour toujours leur institutrice. Leur reine. À l’hôpital, elle emportait ses classeurs et ses cahiers, on la retrouvait souvent en plein découpage de lettres géantes étalées sur son lit, entre les perfusions et les sondes.