De rage et de lumière
Mon personnage
Nous parviennent les chants récités par les enfants de l’école. Leurs voix d’angelots s’échappent des petites ouvertures, presque couvertes par le bruit des voitures.
— Comment s’affranchit-on de ce poids-là, Jack ?
— Je ne crois pas être bien placé pour vous répondre. On ne s’affranchit de rien. On vit avec. C’est tout.
— Alors, c’est ça votre quête : soigner à Calcutta pour réparer quelque chose de la Shoah ? Vous croyez que si vous sauvez des vies à Calcutta, les morts de la Shoah…
— Non, on ne ressuscite personne ! Et puis vous m’emmerdez avec votre travail de mémoire ! Votre manie de tout vouloir expliquer, reconstituer. Qu’est-ce qu’elle vous a fait la mémoire ? Pourquoi vous venez fouiller comme ça dans mon passé ? Vous ne voulez pas vous occuper de votre présent ?
— Je n’ai pas dit ressusciter. J’ai dit réparer.
— Réparer, réparer ! Vous croyez qu’on peut raccommoder un génocide ?! On ne peut plus rien faire pour les morts. Alors je m’occupe des vivants. Et vous, vous me faites perdre mon temps ! Allez, ouste ! Je dois partir, dit-il en approchant sa montre de son visage.
Mon personnage
Jour après jour, je réalise que ce livre, nous l’écrivons à deux. Jack avec sa réticence, ses zones de silence, et moi avec mes manques, ma douleur, mon orgueil, mes défis ridicules et ma pensée magique. J’étais devenue l’instrument de mon prétexte : venir voir Jack pour fuir la mort de ma mère. Je ne pouvais pas être partie pour rien. Je m’obstinais, interrogeais, fouillais. Comme un sculpteur qui travaille jusqu’à l’épuisement du modèle. Ou jusqu’à ce que les rôles s’inversent.
Toujours sur ses gardes, Jack donne un peu, se braque, reprend. Il ne comprend pas ce que je fais là. Moi non plus. Ce petit jeu l’agace ou l’amuse, je ne sais pas. Où se trouve la vérité entre le fou qui se prend pour un personnage de fiction et le médecin humanitaire qui combat les injustices ? Entre le garçon espiègle et le monde si dur dans lequel il a choisi de vivre ?
Il porte en lui les contradictions les plus radicales et n’a eu de cesse de se déprendre des diverses identités qu’il a endossées. Enfant pieux destiné à être rabbin, étudiant à Oxford, fermier au pays de Galles, médecin des rues à Calcutta, juif converti au catholicisme tout en vivant en pays hindouiste…
En même temps que je divague dans mes réflexions, je sors de la chambre de Louise. Direction Girish Park. À 11 heures, Jack m’entend gratter à sa porte, il approche en marmonnant. Je le soupçonne de m’attendre et je lui en veux de ne pas savoir manifester son contentement. Mais peu à peu, je parviens à me faire accepter dans l’antre de Grincheux.
Jack ouvre le réfrigérateur rempli à craquer de bocaux et de boîtes de conserve. Il s’empare d’une bouteille en verre remplie d’eau fraîche.
— Vous avez soif ?
— Un peu.
Il me sert, en tremblant légèrement. J’ai l’impression qu’à tout moment l’eau va s’écouler à côté du verre. De nouveau, l’idée me traverse qu’il ne voit pas clair.
— Jack, je peux vous aider ?
À peine ces mots prononcés, je me mords les lèvres. Jack me répond par un grognement. J’observe chacun de ses mouvements. Que voit-il vraiment ? Des formes floues, des ronds de couleur ? Cette impression d’être hors du monde, dans une forme d’apesanteur.