De rage et de lumière
Rabbi Jack
J’entends cette phrase dans la nuit. Elle résonne si fort à mes oreilles. C’est la voix d’un homme, grave. Je ne distingue plus les traits de cet homme, son large manteau, son chapeau de feutre. On dirait qu’il vient d’un autre temps. Pourtant je sais que cet homme dit vrai. Cet amour a existé. Cet homme n’est pas mon père. Et il a aimé ma mère.
Ils se sont rencontrés à l’hôpital. Il avait un cancer comme notre mère. Lui aussi a suivi une chimiothérapie. Je me souviens l’avoir croisé dans les couloirs de l’IGR. Il était inquiet, gêné, il ne savait pas comment s’y prendre avec nous, il était maladroit, il oubliait nos prénoms et nos âges, ce que nous faisions dans la vie, mais il lui disait toujours, à elle : Que tu es belle !
Je n’ai jamais vu ma mère regarder un homme comme cela. Avec ses grands yeux bleus remplis d’enfance et de joie, j’ai découvert pour la première fois ma mère amoureuse. Entuyautée, perfusée, branchée, alitée, shootée, transpercée de sondes mais amoureuse. J’ai aperçu cette chose admirable : cette lumière qui irradie chez les êtres qui aiment. Cette lumière apparaissait déjà dans son regard quand elle nous voyait dans l’encadrement de la porte, entre les orchidées et les origamis d’oiseaux en papier. Cette lumière émane des êtres confiants. Des cœurs simples.
Rabbi Jack
De retour au Number 10, le cinquième jour, je retrouve mon Jack international, pantalon noir et chemise blanche en coton à manches courtes, usés, sans élégance. Ses vieilles sandales laissent apparaître des pieds cornés et un début d’arthrose. Toujours aussi avenant, il gueule presque quand il m’entend :
— C’est pas bientôt fini de venir comme ça à l’improviste ? Tout ça pour un livre rempli de rubbish !
— Je passais juste. J’étais dans le quartier. Je suis allée visiter le cimetière anglais…
— Blablabla !!! fait-il en lavant à l’aveuglette des assiettes dans l’évier.
Je fais la sourde oreille et prends place dans le fauteuil fatigué.
— Cette végétation tropicale dans le cimetière anglais, c’est étrange à dire, mais cela donne aux lieux un air moins sinistre.
— Comme les cimetières juifs en Pologne, renchérit Jack. Eux aussi sont envahis de végétation, laissés à l’abandon, quand ils ne sont pas ensevelis sous une décharge. Vous avez peut-être remarqué les tombes très élégantes de Rose et Lucia ? La première venait du pays de Galles, la seconde fut, dit-on, la plus belle femme de la ville. Elles sont tombées malades et n’ont pas survécu. Leurs tombes sont couvertes de fleurs de paradis.
— Comment vous êtes-vous intéressé à elles ?
— Je me souviens toujours des belles femmes.
— Même celles que vous n’avez pas connues ?
— Absolument !
— Moi qui vous trouvais l’allure d’un moine…
Puis, il prononce ces mots en français avec son irrésistible accent de Manchester en riant de sa propre plaisanterie :
— Un moine défroqué alors !
— Sérieusement, Jack, avez-vous déjà pensé à devenir moine ?
— Figurez-vous que je rêvais d’être rabbin ! Enfant, j’étais terriblement pieux. Je ne ratais pas une prière, je connaissais les textes par cœur, je les psalmodiais en imitant notre rabbin dans ma chambre.
— Rabbi Jack !
— Vous comprenez mieux pourquoi je ne suis pas devenu un grand footballeur…
Au lieu d’aller jouer avec ses copains après l’école, le petit Jack suit des cours du soir dans une école juive. C’est impressionnant d’observer le visage de Jack tiraillé entre une part de lui qui glisserait bien sur le toboggan de l’enfance et cette résistance qu’il s’obstine à me montrer. Tantôt ses souvenirs surgissent en cascade, tantôt les vannes se referment brutalement. L’école de Crumpsall où Jack allait avec son frère était une école publique pour garçons. Il n’y avait que quatre ou cinq enfants juifs.
— Vous pouvez d’ailleurs noter dans vos calepins – car c’est le genre d’information qui intéresse les gens comme vous – qu’il n’y avait aucun antisémitisme. On pouvait faire nos prières dans la cour de récréation, c’était normal.
Bien sûr, Jack entend par « les gens comme vous » tous ces « publishers et journalists » qui brodent des histoires sensationnelles. Je décide de ne pas relever pour le laisser continuer. Jack poursuit, fidèle à son esprit de vieux canasson têtu. En bons immigrés de la première génération, ses parents sont des gens discrets, travailleurs, obsédés par l’idée que leurs enfants doivent « réussir ». Pas question de prendre des congés, ni de partir en vacances. Il fallait sans cesse étudier, besogner, « gagner sa vie », ne surtout pas avoir l’air de « profiter », de « prendre du bon temps ».
— Nous étions de bons immigrés ! résume Jack.
Ses parents étaient fiers de pouvoir acheter une maison perchée sur la colline, entourée d’une pelouse. Ils étaient soucieux de donner l’image d’une famille respectable.
— Nous étions assez bien intégrés, même si on ne fréquentait que « les papillotes ». Mes parents et grands-parents tenaient les deux épiceries polonaises de Manchester, le QG de la communauté. Que des produits d’Europe de l’Est. Vous imaginez s’ils étaient appréciés dans le quartier ! En somme, il y avait la synagogue et l’épicerie.
Cela me rappelle les courses que l’on faisait parfois le week-end avec mon père chez les Frères Tang, le grand supermarché asiatique du 13 e arrondissement. Nous y achetions des nems, des banh cuon, des hakao, du canard et du porc laqué, des mangues et des litchis, des bonbons Lapin Blanc et des sacs de riz au jasmin de 50 kilos. Qu’est-ce que cela signifiait pour mon père ? Était-ce sa manière à lui de nous transmettre quelque chose de lui ?