De rage et de lumière
Les portes cochères
De la rue, à travers des grilles en fer forgé, nous apercevons une grande bâtisse coloniale. Les volets clos, la peinture écaillée, un jardin peu entretenu où prospèrent les hautes herbes et la mousse. Un air de tableau romantique. Nous poussons la grille et nous glissons furtivement à l’intérieur en la refermant derrière nous. Pas un chat dans les parages. Au pire, un gardien viendra nous mettre à la porte.
Notre mère nous a transmis cette manie de pousser les portes, de nous faufiler dans les coulisses, d’emprunter les petites routes, les escaliers de service, les chemins de traverse comme on dit. Elle dénichait toujours un accès sous l’escalier ou un trou dans la haie. Cela agaçait prodigieusement notre père. Lui, policier de profession, ne supportait pas ce genre de fantaisie. Il craignait toujours de se faire prendre. Et alors ? rétorquait maman. Mais ça ne se fait pas ! On n’a pas le droit ! criait notre père. Notre mère n’en faisait qu’à sa tête. On lui en voulait un peu car on savait comment cela se terminerait. Pourtant, au fond, on l’admirait aussi. On se disait qu’elle avait du « culot ». Maman était comme ça, une aventurière du quotidien, une héroïne des portes cochères et des passages secrets. Elle n’a jamais complètement quitté le monde de l’enfance.
La nuit est tombée sur la ville quand nous rentrons chez Louise. Tout est calme, nous nous allongeons dans le patio sur les longs bancs en bois, le regard perdu dans le carré de ciel noir entre les murs. Je voudrais oublier Jack. Rester là et ne plus penser à rien. Mais au lieu de cela, j’imagine le vieil homme dans sa chambre faiblement éclairée par une ampoule couverte de toiles d’araignée. Je le vois étendu sur son lit, écoutant les bruits de la nuit à travers les barreaux, le frottement du ventilateur au plafond. J’aperçois ses mains qui sursautent légèrement dans son sommeil.