De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 25 sur 80

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De rage et de lumière

Kali

Dans le taxi de retour vers Kalighat, Louise me raconte les vies des serviteurs. Ils viennent du nord de l’Inde, ils ont quitté leur famille depuis des années pour tenter leur chance dans une grande ville. Ils ne rentrent que très rarement chez eux, dorment à même le sol dans la cuisine ou dans un coin du salon, derrière le paravent. Sans la moindre intimité. Ils sont entièrement au service de leurs maîtres.

Au fur et à mesure que je prends conscience de mon malaise se précise en filigrane l’image de notre grand-mère paternelle. Ama aussi étendait une simple natte sur le sol dans l’échoppe de sa tante à Saigon, puis dans la cuisine ou les caves du château de Bao Dai, à Cannes. Elle s’occupait des cinq enfants de l’impératrice et du dernier empereur – en plus des siens, cinq également. Le jour, nourrir, laver, vêtir, chaperonner les enfants et aider son mari en cuisine. La nuit, bercer, consoler ou apaiser l’asthme chronique du petit prince.

 

Kali

Troisième jour, 11 heures. Je frappe à la double porte vert bouteille. Jack grogne. Il me fait penser à ces chevaux qui refusent l’obstacle et à qui il suffit de lâcher la bride pour qu’ils sautent.

— Ah, encore vous mademoiselle l’enquêtrice. Vous n’avez pas d’autres chats à fouetter ? Ça doit bien se trouver dans Calcutta des vieux bonshommes. D’ailleurs, à votre âge, on a mieux à faire que de tenir le crachoir à un old boy comme moi !

— Vous ne croyez pas si bien dire, Jack. Mais des vieillards de 87 ans, des types de votre espèce, je veux dire avec votre caractère, honnêtement, ça ne court pas les rues.

— Ah bon ? fait Jack étonné.

Faussement ingénue, j’ajoute :

— Que voulez-vous, Jack, je ne peux plus me passer de vous !

— Ne vous moquez pas.

Nous plaisantons de ses aventures, de ses amours, j’essaie de savoir où se trouve sa Dulcinée. Car il n’y a point de chevalier errant sans dame, n’est-ce pas ? Mon vieil ours grommelle. Il me fait croire, amusé, que sa bien-aimée s’est réincarnée en Kali, cette étrange et terrible déesse que l’on voit toujours représentée nue, tirant la langue, portant un collier de crânes humains, un pagne de bras coupés autour des hanches, brandissant une lame et dansant sur le corps de Shiva. Contrairement aux apparences, Kali n’est pas du tout diabolique. Elle est protectrice, elle se bat pour préserver le calme et l’harmonie, m’explique Jack, un sourire en coin. Kali, déesse du temps, de la mort et de la délivrance, de la transformation et de la destruction. Il n’y a que l’Inde pour nous dégoter une créature pareille ! C’est Chronos, Thanatos et Zeus réunis en une femme.

— Vous croyez en l’amour, Jack ?

— L’amour oui, bien sûr, sinon je ne serais pas là. Mais l’amour des gens, de l’humain. Le couple, je ne crois pas être fait pour ça. Toutes mes tentatives ont échoué. À mon âge, il faut se rendre à l’évidence. Comment les gens ont-ils imaginé un jour que vivre à deux faciliterait les choses ?

— C’est pour ne pas être seul, Jack.

— La solitude ! Mais qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on est moins seuls à deux peut-être ? Taratata ! Vous qui lisez des livres, vous devriez savoir ça. Citez-moi un seul grand livre, un seul roman d’amour qui ne soit pas souffrance, attente, impossibilité, déchirement. Roméo et Juliette s’entretuent, Cyrano n’avoue son amour à Roxane qu’au moment de mourir, Bérénice est délaissée par Titus qui lui préfère Rome, Emma Bovary se suicide, Anna Karénine se jette sous un train, et chez Proust, n’en parlons pas ! Mais je ne devrais pas dire ça à une jeune fille.