De rage et de lumière
Un dîner mondain
Ce soir, nous sommes invitées à dîner chez un couple d’une soixantaine d’années que Louise a connu lors de son premier voyage en Inde. Ils vivent dans le quartier le plus chic de Calcutta, un havre de paix cossu au milieu d’un golf. La famille vient de la caste la plus élevée en Inde. Cultivés et charmants, ils possèdent tout ce qu’on attend de leur rang : villa, voitures, chiens, domestiques, chauffeurs et gardiens. Mais surtout, ils financent une école pour les enfants défavorisés. La charité en Inde vous assure une place au paradis, et vous situe dans l’échelle sociale.
Nous sommes reçues telles des princesses et pourtant je n’arrive pas à me sentir à mon aise. Quelque chose me gêne dans toute cette abondance, cet excès de bienveillance. J’ai l’impression d’assister à un spectacle d’un autre temps. Les domestiques vont et viennent, les bras chargés de samoussas, de poulet tandoori, de tikka masala, de biryani, de paneer, de pakora, d’aloo palak, de gulab jamun, sous le regard agacé de la maîtresse de maison. Je me demande si « nos amis » n’en rajoutent pas du fait de notre présence. Ils ordonnent, par la voix ou les gestes, sans jamais regarder ceux qu’ils interpellent. Le service n’est pas assez rapide, les plats trop épicés, le vin tiède et les beignets difformes. La maîtresse de maison n’est pas satisfaite, elle voudrait nous faire complices de son irritation. Je comprends la place qui m’est assignée, ma place de privilégiée, de « Blanche », moi qui ne le suis pas complètement.