De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 52 sur 80

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De rage et de lumière

Mère Teresa

Avec des gestes déférents, Jack contourne les « pièces » de la maison imaginaire de Ravi, prend soin de ne pas bousculer d’objet. Il voit des portes et des murs là où je ne vois que du vide. Il me montre la « cuisine » quand je n’aperçois qu’un trou rempli de cendres. Cela me rappelle nos cabanes d’enfants avec mes sœurs dans le jardin. Nous inventions des murs, des fenêtres, des tables, des chaises, tout un tas d’objets invisibles que nous rendions réels par nos gestes, nos mots, nos imaginaires. Et si le secret de Jack était de traverser les mondes – ceux de l’enfance et de l’âge adulte, ceux de la fiction et du réel ? Cela expliquerait qu’il mette autant d’énergie et de conviction à œuvrer pour une cause impossible.

Jack est celui qui voit les invisibles. Et, d’une certaine manière, en écrivant sur Jack, je cherche sa part invisible.

 

Mère Teresa

Pendant notre traversée des mondes, Jack passe du coq à l’âne et se montre presque d’agréable compagnie tandis que sa canne hésite sur les anfractuosités du terrain. Pourtant, quand je l’interroge sur mère Teresa, il s’emporte. Lors de la béatification de la nonne en 2003, le Vatican a demandé à Jack de témoigner. Bien sûr, le travail de mère Teresa dans les camps de réfugiés au Bangladesh et auprès des pauvres de Calcutta est inestimable, a-t-il commencé. Mais il a aussi constaté les limites de l’institution religieuse. Ses propos ont choqué le Vatican. Cet art de déplaire que cultive Jack me fait sourire. Non pas pour la simple provocation mais parce qu’il a l’audace d’être fidèle à ses convictions, de ne pas être influencé par la flatterie, le pouvoir ou le politiquement correct.

— Multiplier les missions de charité qui deviennent de véritables mouroirs, dépourvus de médecins et peuplés de bonnes sœurs, ça s’appelle de l’accompagnement, pas du soin ! À quoi bon tenter de soigner des plaies, des infections ou des maladies contagieuses dans des locaux surpeuplés et non aseptisés ? s’indigne Jack, suivi par un chapelet d’enfants. Distribuer des kilos de chips et de junk food, même gratuite, est contre-productif. Il faut les aider à mieux se nourrir, leur offrir des aliments sains et fortifiants.

Jack poursuit avec éloquence :

— Au nom du Christ, au nom de la magnifique souffrance du Christ, mère Teresa préfère laisser les personnes souffrir plutôt que de leur distribuer des antalgiques, elle voit dans la pauvreté une forme de liberté. Je peux partager en partie ce point de vue, je suis persuadé que la société de consommation et du capital nous tue depuis des années. Mais il y a une réelle différence entre vivre simplement de l’essentiel et avoir faim. Mère Teresa retrouve dans la souffrance des hommes quelque chose de celle du Christ. Pour moi, la souffrance n’est JAMAIS belle. Même si elle rappelle le Christ. La pauvreté non plus. On doit lutter contre ces deux fléaux que sont la souffrance et la pauvreté car ils peuvent être endigués. Au nom de la religion, mère Teresa s’est opposée à l’avortement, à la contraception et au divorce.

Après cette vigoureuse déclaration au Vatican, Jack me raconte qu’il est rentré chez lui se faire bouillir un œuf. Quelques heures après, plié en deux sur la cuvette des toilettes, il a songé à la vengeance de mère Teresa :

— I felt Mother Teresa was speaking to me through the egg.

— Avez-vous fondé Calcutta Rescue pour vous démarquer de mère Teresa ?

— En partie oui ! me confie Jack. Je ne dis pas que Calcutta Rescue est parfaite, mais elle correspond davantage à ma vision du travail humanitaire. D’abord, ce n’est pas un travail de missionnaire, je ne suis pas d’accord avec la démarche d’évangélisation qui gangrène tant d’ONG dans le monde. Vous n’imaginez pas le prosélytisme qui règne dans l’humanitaire. C’est un fléau. Dans certains endroits il y a d’un côté les villageois qui se sont convertis et sont « aidés » par une ONG et de l’autre ceux qu’on laisse moisir dans leur « ignorance ». Et pourtant, j’aurais quelques raisons de mettre en avant mon expérience avec le Paraclet. Je veux pouvoir soigner quelqu’un quelles que soient sa religion, son ethnie, et même un athée ou un mécréant, un repris de justice ou un assassin.

— En tous les cas, une chose est sûre, vous ne risquez pas d’être béatifié par le Vatican, vous !

Soudain, une odeur pestilentielle envahit l’atmosphère. Jack s’exclame en français avec son formidable accent de Manchester :

— Ma chère, voici les lieux d’aisance… et la source de tous les maux.

Jack utilise l’expression française à dessein, conscient de l’euphémisme et de la contradiction qu’il recouvre ici précisément. Pour ma part, je ne vois pas de « toilettes » mais une fosse géante où bourdonnent des milliers de mouches.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi, dans tant de pays encore, au XXIe siècle, les toilettes restent un sujet tabou, s’insurge Jack. C’est l’un des problèmes essentiels des bidonvilles.

Notre Quichotte du Bengale s’est mis en tête de construire des toilettes sèches. Et naturellement la municipalité ne veut pas considérer le problème car elle prétend que les zones de non-droit – c’est-à-dire tous les bidonvilles de Calcutta – ne sont pas de son ressort. Au-delà des défaites, des situations désespérées et sans issue, il y a Jack, son sac à dos sur l’épaule et ses pieds, l’un devant l’autre. Plus je l’observe, plus j’ai la conviction que son métier n’est ni un sacerdoce ni une philosophie de vie mais un chemin. Semé d’embûches, de surprises, de cailloux, d’éclats de soleil dans les flaques d’eau.