De rage et de lumière
Fuir
— Alors, on arrive. On va prendre le relais.
Je me souviens de leur ton. C’était simple, évident, sans appel. Il suffisait de demander. Juliette est rentrée de Roumanie en septembre, juste après mon départ. Louise m’a attendue à Calcutta, a passé quelques jours à mes côtés avant de rentrer à son tour à Paris.
Fuir
Un jour, à Shanghai, un ami m’avait posé cette question : Et toi, qu’est-ce que tu fuis ? Je l’avais regardé, étonnée. Certes, nous avions tous de bonnes raisons d’être là, pour les études, le travail, l’amour du voyage ou l’amour tout court… Mais si nous creusions au plus profond de nous-mêmes, nous réalisions que nous n’étions que de pauvres fugitifs. Des égarés s’imaginant que là-bas nos problèmes s’évaporeraient, qu’il suffisait d’avoir trouvé sa place, sa destination, pour être en paix.
C’était dix ans auparavant, j’avais pris la fuite en partant étudier en Chine. Quitter la maison s’imposait. Fuir les cris et le silence, les non-dits, les mots tranchants comme des couteaux, les enfants en étau dans le bras de fer quotidien des parents. Nous étions avec mes sœurs les spectatrices de leurs luttes intestines. Au lieu de les souder, le cancer les avait séparés davantage. Chacun s’était retiré dans sa tranchée. On dit souvent en psychanalyse que le couple forme un troisième personnage, en sus des deux protagonistes déjà en jeu. Ce personnage fictif peut aussi bien être une version améliorée qu’une version dégradée des deux êtres. Dans le cas de nos parents, c’était hélas la deuxième option qui avait prévalu.
Le cancer puis le temps avaient peu à peu déplacé la noirceur en la seule personne de notre père. Ce n’était pas de la violence physique dont il faisait preuve envers sa femme, mais un acharnement psychologique. Il s’était soudain mis en tête de divorcer, de vendre la maison et d’obtenir une part supérieure à son épouse. Il répétait : J’ai le temps avec moi. Ou encore il se plaignait auprès de nous : Avec tous ces cartons de médocs et de perfusions, la poubelle déborde. Quant à nous, ses filles, il se considérait comme notre créancier. Nous lui devions tout. Si l’on poussait sa logique jusqu’au bout, il aurait fallu comptabiliser chaque jour passé sous son toit pour lui rembourser au centime près tout ce que nous lui avions coûté, depuis nos couches jusqu’à nos études.
Nos relations avec notre père se sont distendues au point de devenir elles aussi quasi inexistantes. De là ont découlé nos fuites respectives. Je ne dis pas que nous n’étions pas intéressées par ces pays à découvrir, par ce qu’on allait y faire. Mais il est évident que nous avons chacune fui aussi quelque chose. Comme tant de voyageurs, comme Jack, comme vous peut-être. Nous nous racontons tous une histoire sur nous-mêmes. Mais nos fuites dessinent nos vies plus sûrement que bien d’autres décisions.
Le regard perdu dans le reflet aveuglant de mon visage sur la vitre de la jeep, je ne sais plus très bien au fond de moi qui, de Jack ou de Louise, je viens voir. Et si je ne fuis pas surtout la chambre d’hôpital où, chaque jour, ma mère maigrit un peu plus. Et si, plus que ma mère, ce n’est pas ma-mère-en-train-de-mourir que je fuis.
Dans la nuit indienne, le chauffeur me conduit au cœur des ruelles étroites et tortueuses de Calcutta, jusqu’à la maison que Louise habite avec d’autres membres de son association. Dans la rue se dresse un immense échafaudage en bambou dont les jointures sont fixées par des lambeaux de sari étincelants dans les phares de la voiture. À l’intérieur de cette structure de baguettes, les contours d’une statue emmaillotée de draps blancs.
Soudain, Louise sort d’une impasse mal éclairée. Nous sautons dans les bras l’une de l’autre. Il est évident à cet instant que c’est pour elle que je suis là. Notre joie est si grande qu’elle justifie tout.