De rage et de lumière
Échos
— Oh vous savez…
— Mais revenons à nos oignons !
— Oui, le couple, l’amour…
— What a disaster ! conclut Jack en riant.
Notre Don Quichotte des Indes pourrait tout à fait déclamer avec Andreï, le frère des Trois sœurs : « Il ne faut pas se marier. Il ne faut pas parce que c’est ennuyeux » ; et répondre avec le vieux Tchéboutykine : « C’est peut-être vrai, mais la solitude ! On a beau raisonner, la solitude est une chose atroce, mon petit. Bien qu’au fond… tout soit égal, naturellement. »
Échos
Devenu maître dans l’art de l’esquive, il tourne en dérision mes questions, se moque de mon accent et poursuit sa stratégie d’évitement. En quelques jours, je suis passée de Je vais faire écrire Jack à Je vais écrire sur Jack à Je vais écrire sur l’impossibilité d’écrire sur Jack. Cette dernière option me paraît la plus raisonnable, au vu de mes maigres résultats. Je ne voyais pas encore combien mon livre se déplaçait vers un autre endroit, un lieu aveugle et pourtant en face de moi. C’est le syndrome de la lettre volée, c’est l’éléphant au milieu de la pièce, comme si des mécanismes psychologiques occultaient une partie de notre vision. Je ne voyais pas ma mère prendre peu à peu la place de Jack.
Puisque nous parlons de réincarnation, j’interroge Jack. Le vieil ours s’ébroue et mugit comme s’il s’agissait d’une vérité universelle que j’étais la seule à ignorer :
— Bien sûr que je crois en la réincarnation ! Quand on a vu tant de personnes souffrir de façon inexplicable, la réincarnation est une forme de consolation.
Cette réponse provoque une déflagration. Ce n’est pas le fait que Jack croit en la réincarnation qui m’étonne. Mais c’est qu’au moment de retranscrire cela sur le papier se superposent d’autres mots venus après ceux de Jack et qui pourtant me semblent avoir été prononcés avant.
Un an après que j’ai rencontré Jack à Calcutta, en septembre 2018, ma mère est entrée à la clinique de soins palliatifs Jeanne-Garnier où elle est décédée. Le premier jour, le docteur Richard est venue nous voir pour se présenter et surtout s’intéresser à ma mère, à sa vie d’avant. Avant la maladie, avant l’IGR, avant que la vie bascule. Doucement, au bout d’une heure de discussion, ma mère s’est endormie et j’ai poursuivi le dialogue avec le docteur Richard dans son bureau, essayant de répondre aux questions sur le contexte familial, professionnel, amical. Au moment de prendre congé, elle m’a demandé : Ah ! Est-ce que votre mère a une croyance particulière à laquelle il faudrait que nous soyons attentifs ? J’étais un peu troublée. Comment pouvais-je répondre à sa place ? Elle avait été baptisée dans la religion catholique, mais n’avait pas tenu à nous faire baptiser, elle n’avait jamais dit qu’elle était croyante, et je ne l’avais jamais vue aller à la messe. Mais le mieux était de lui demander à elle. D’accord, alors je vous laisse faire, m’a lancé le docteur Richard en sortant.
Je suis retournée auprès de ma mère assoupie. Je guettais le moindre de ses mouvements, et tout son corps semblait dans un état d’étrange agitation. Les tremblements de ses paupières, sa respiration irrégulière par la bouche, les légers sursauts de ses pieds et de ses mains sous les draps. J’ai ouvert mon livre et j’ai essayé de me concentrer sur ma lecture. Sans y parvenir. Ma mère était en train de mourir à côté de moi. Et je n’arrivais plus à lire. Je n’arrivais plus à faire grand-chose d’ailleurs. Être en vie m’était devenu insurmontable. J’avais l’impression que mon cerveau ne fonctionnait plus normalement, qu’il tressautait, disjonctait, j’avais des absences, des trous noirs. Je m’en rendais compte et j’étais terrifiée à l’idée que d’autres s’en aperçoivent.
J’avais les yeux rivés sur le corps allongé, encore vivant et palpitant de ma mère. Je ne le reconnaissais pas, je le découvrais comme si je le regardais pour la première fois, avec pudeur et inquiétude. Ses formes fragiles dissimulées sous le drap blanc. Je scrutais son visage osseux, sa peau étonnamment lisse, blanche, ses pommettes devenues saillantes, son nez si parfait, si régulier, qui lui donnait tant d’allure, son foulard à moitié chiffonné laissant entrevoir une partie de son crâne nu, ses lèvres à peine dessinées. J’approchais ma main tout doucement de sa joue creuse pour sentir la chaleur de sa peau contre la mienne. J’avais peur. Peur que tout s’arrête d’un coup, peur que cela se produise sous mes yeux. Peur de vivre sans elle. Peur de ne pas réussir à vivre sans elle. J’étais tétanisée et fascinée par ce corps encore vivant – pour combien de temps ? Comme si mon regard, mon attention avaient le pouvoir de retenir quelque chose de sa vie. Que pouvais-je faire d’autre ? Hormis la suivre du regard. La regarder était la dernière chose qui nous reliait. Prier aussi. J’inventais des prières, je les récitais dans ma tête à toute vitesse, en boucle, pour m’étourdir de mots, pour avoir la sensation de « faire quelque chose ». Agir, pousser, presser, mouvoir. Je la poussais doucement de mes yeux, je la poussais du côté de la vie, qu’elle reste encore un peu.
À son réveil, je lui ai raconté mes échanges avec le docteur Richard et la dernière question à laquelle je n’avais pas su répondre. À mon grand étonnement, ma mère s’est écriée : Bien sûr que je crois en Dieu ! J’étais abasourdie. Comment une telle évidence, une vérité aussi fondamentale avait-elle pu m’échapper ? Nous étions extrêmement proches, nous parlions de tout ensemble, je ne crois pas avoir eu de sujet tabou avec elle, et pourtant, elle m’avait caché cela, son rapport à la foi. Ce n’était pas rien. Dans mon effarement, je me suis permis de lui demander dans quelle religion elle croyait. Je n’étais pas à l’abri d’une conversion subite à un syncrétisme indien. Celle des catholiques, a-t-elle soupiré comme si c’était une évidence.