De rage et de lumière
Saint Paul
Jack lit la presse sur son ordinateur grâce à une loupe sur mesure que lui a fabriquée un ami et ne cesse de se tenir au courant des nouvelles de Calcutta Rescue et du Bangladesh. Quand il se terre dans son bureau au premier étage de la maison de poupée, il est en Inde. Le bâtiment du Number 10 a été abandonné pour investir une école plus grande et plus claire dans un quartier voisin. Tous les jours que je passe avec eux, dans la petite maison de Diss, j’observe Jack scrutant sur Internet les derniers rebondissements de l’affaire des enfants de Dattapara. L’histoire date de 1977 : des enfants ont été enlevés au Bangladesh par les membres d’une ONG pour être vendus à des familles d’adoption en Europe, notamment aux Pays-Bas. L’enquête a en effet été rouverte : sur 35 enfants adoptés, 14 ont aujourd’hui été retrouvés. Que sont devenus les autres ? Jack ne pense qu’à ça, il écrit aux journalistes, aux avocats, aux ONG de défense des droits de l’enfant, en Angleterre et en Hollande, pour témoigner et faire rejaillir l’affaire, quarante-trois ans après ! Cathy dit : Jack never gives up. Elle en sait quelque chose. Il est peut-être le seul au monde à n’avoir pas oublié ces enfants perdus. Ces enfants abandonnés de tous. Ces enfants qui ne sont pas les siens.
Saint Paul
Je ne prétends toujours pas connaître Jack, ni même l’avoir compris, mais l’homme que j’ai rencontré m’a appris, sans le savoir, quelque chose d’essentiel : nous ne sommes que des hommes. Des hommes et des femmes qui titubent, échouent, manquent. Des êtres maladroits, fragiles, lâches.
Les saints et les héros n’existent-ils que dans les mythes ? Moi qui suis restée une enfant, qui sont mes héros ? On nous parle de guerres, de dérèglement climatique et de terrorisme, mais qui nous parle d’amour, d’attention et de beauté ?
Jack représente tout ce que je n’ai pas, tout ce que je ne suis pas, tout ce qui me manque peut-être. Jack me rappelle cette phrase de saint Paul que j’ai toujours trouvée trop sévère, trop accablante pour l’humanité, et que je lis aujourd’hui avec davantage de compassion : « Il n’y a point de juste, non pas même un seul. (…) Il n’y a personne qui fasse le bien, pas même un seul. » Ça voudrait dire qu’un homme bon, complètement bon, bon dans tous les domaines et toutes les actions de sa vie, n’existe pas ? Et même cet homme qui va, presque pieds nus, soigner sans relâche les plus démunis, n’est pas un saint. C’est un sacré type, certes, mais ce n’est qu’un homme. Un homme avec ses imperfections, ses cicatrices et sa paternité ratée. Un animal tapi dans sa tanière pour cacher ses infirmités. Découvrir les fêlures de Jack me procure autant de déception que de soulagement. Ses failles me le rendent infiniment humain. Et il m’aide à pardonner à un autre père, le mien. Il m’aide à aimer.
J’ai été séduite d’abord par ce Don Quichotte des Indes, cet homme qui a dédié sa vie aux autres, ce type hors du temps, ce cœur blessé et barricadé, tiraillé en dedans, ce vieil ours bougon capable de décocher des sourires espiègles.
Puis, en écrivant, j’ai déconstruit peu à peu ce pourquoi j’avais commencé à écrire sur Jack.
Et parmi les cailloux de l’édifice en ruine, j’ai trouvé des origamis en papier japonais.
Au-delà de ses fissures, Jack n’a jamais perdu la vision de son utilité.
Au-delà de la pierre qui recouvre ma mère, il y a un oiseau qui sillonne la Terre.
Peu de personnes vous élèvent ainsi.
On dit que les « héros » sont des êtres fabuleux.
Je prétends que ce sont des oiseaux de toutes les couleurs.
Ces deux-là m’ont appris à regarder : lui qui ne voit plus très bien, elle qui veille là-haut sur la colline, toujours prête à s’envoler.
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Jeanne Pham Tran
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