De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 69 sur 80

Pages du PDF

De rage et de lumière

The Father

— Vous n’avez pas essayé de rentrer pour la faire changer d’avis ?

— Non. La vie que je lui offrais n’avait rien de la vie rêvée d’un couple. Elle souffrait de mon absence. Je l’aimais mais j’avais l’impression que ce que je faisais à Calcutta devait passer avant.

 

The Father

Dernier jour à Calcutta. Onze heures du matin au Number 10, une bouteille de Kingfisher à la main. Je grimpe les escaliers à l’odeur de térébenthine et frappe à la double porte lilliputienne.

— Pourriez-vous me parler de vos enfants, Jack ? Vous en avez quatre, n’est-ce pas ? Comment s’appellent-ils ?

J’observe Jack se raidir sur le bord de son lit.

— Alun, Anuraga, Dominik et Anna.

— Et vous les voyez parfois ?

Jack avance sa main ouverte devant mon visage. Aucun mot ne sort de sa bouche mais ses yeux, tout son visage crient « STOP ! ». Soudain, je regrette d’être allée trop loin. Il y a des murs qu’il faut savoir ne pas franchir. Je me tais, je n’ose plus bouger, je fixe le sol en attendant les foudres de Jack.

Après le divorce, Jack n’a presque pas revu son premier enfant, Alun. Il était en Inde, son fils en Angleterre. Le téléphone et le courrier, il ne sait pas faire. Trop occupé. Et puis, pour dire quoi ? Jack est un taiseux. Fermier ou médecin, il travaille de ses mains, il écoute plus qu’il ne parle. Alors dans la distance, avec les liaisons téléphoniques si difficiles à Calcutta, son fils s’est éloigné, comme une image effacée par le temps. À quand remontent ses derniers souvenirs avec son fils ? C’est le genre de pensée qui surgit la nuit et que Jack écarte de toutes ses forces. Y a-t-il eu un moment où il a pris conscience de ses choix ? Quand il s’est envolé pour le Bangladesh en 1972, il n’avait aucune idée de la suite. Il est entré dans l’humanitaire comme on entre en religion. Sans compromis.

Un jour, il a reçu un coup de téléphone à Calcutta. C’était Alun. Ils étaient chacun perdus à un bout du fil, à un bout du monde. Ils ne savaient pas quoi se dire. Alun avait gambergé depuis des semaines, il était grand maintenant, il avait le droit de connaître son père, n’en déplaise à sa mère. Il avait de vagues souvenirs. Son père avait été fermier puis il était « tombé » dans l’humanitaire. Il le voyait comme un type étrange mais il arrivait à l’âge où, autant par rébellion que par quête de soi, il avait composé un numéro trouvé dans le répertoire. Cela n’avait pas fonctionné la première fois, il fallait calculer le décalage horaire et passer par le bureau de Calcutta Rescue. Il ne savait pas ce qu’il allait dire à cet homme qu’il connaissait si mal, si peu, il aurait aimé que son père lui propose de venir le rejoindre, il aurait aimé parler avec lui, écouter ses récits, peut-être même comprendre pourquoi son père était parti, pourquoi ils ne se connaissaient pas. Les questions se bousculaient dans sa tête mais dans le combiné ne résonnaient que le silence et le grésillement de la liaison téléphonique catastrophique. La conversation s’était terminée dans un chuintement bizarre de bruits discordants, on s’entendait mal, ils finirent par raccrocher, chacun regrettant de n’avoir pas parlé, un goût d’amertume dans la gorge.

Quant aux autres enfants, certains sont venus travailler comme bénévoles dans l’association. Qu’attendaient-ils ? Que cherchaient-ils ? L’un de ses fils, Anuraga, qui vit en Suisse, a essayé de réunir les quatre enfants de Jack autour de lui, il y a une dizaine d’années, alors que Jack était de passage en Angleterre. Alun, qui vit à Londres, n’est pas venu.

À quoi bon torturer cet homme ? Je ne suis pas là pour dire le bien, le mal, ni pour réparer les liens rompus. Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur ce que pensent les enfants de Jack. Quel homme voient-ils ? Est-ce que les liens de filiation peuvent resurgir miraculeusement après des années de silence ? Est-ce qu’on peut pardonner à son père de n’avoir pas été là quand on avait besoin de lui ? Comment fait-on pour grandir, se construire sur des ruines, des abysses et des larmes ?

— C’est comme ça. Il ne faut pas remuer le passé. Tout est trop tard aujourd’hui, murmure Jack en faisant un geste d’impuissance.

— Mais Jack, vous pensez à eux ?

— Bien sûr que je pense à eux. Mais partir de Calcutta et abandonner ces familles démunies n’était pas possible pour moi. Il fallait choisir. Je n’ai pas été un bon père.

Ce que j’étais venue chercher – le saint, le héros, The Father, un autre père peut-être – n’existe pas. À la place, j’ai trouvé une terre en friche, une zone de guerre. Qu’y a-t-il de l’autre côté des broussailles, sous les ronces et les orties ? Je crois qu’il y a un père. Un père avorté, manqué, en pièces. Des tentatives de père qu’il a cherché à enterrer, et qui remontent à la surface. Un père qui n’a pas su être père. Mais qui suis-je pour juger ?

OceanofPDF.com