De rage et de lumière
Une odeur de foin
Les turbulences de la ville nous réveillent. Je découvre, dans la semi-pénombre entretenue par les persiennes, la chambre de Louise, tigrée de lames de lumière. Huit mètres carrés environ, de hauts murs et deux fenêtres aux volets continûment fermés pour se protéger de la chaleur. Nous empilons nos matelas à même le sol dans un coin de la chambre. Sur le fil à linge qui traverse la pièce sont suspendus les vêtements de Louise. La chambre exhale une douce odeur de foin et d’humidité. Ma sœur fait mine de s’offusquer :
— Dis tout de suite que je vis dans une écurie !
Louise, c’est la petite dernière. Elle a la peau très pâle, aristocrate, comme notre mère, les cheveux châtain clair, les yeux presque verts et plus bridés que Juliette et moi que l’on surnommait Mowgli à cause de nos têtes brunes, de notre peau mate et de notre manie de grimper dans les arbres. Petites, notre mère nous avait fait couper les cheveux très court, à la garçonne. Elle prétendait que c’était une façon de les fortifier. Nous avions l’air de petits Indiens, il ne manquait plus que la jungle et les carquois. Nous ne serions pas des mijaurées ni des chochottes, disait-elle, soucieuse de nous prodiguer une éducation à l’inverse de celle qu’elle avait reçue chez les bonnes sœurs, nattes serrées et robe cintrée.
Louise m’accompagne chez Jack. L’ermite m’a finalement donné son adresse, sans omettre de repréciser que je perdais mon temps. 10 Nilmoni Mitra Street, près de Girish Park, a écrit Jack. J’aime la sonorité des mots qui claquent sous la langue. Comme souvent à Calcutta, le lieu est presque introuvable. Mais tout réside dans le « presque » et dans l’opiniâtreté de celui qui cherche à rejoindre son but. Dans le dédale des ruelles, j’essaye de fixer des repères : une maison rouge un peu délabrée, un mur dévoré par un tronc d’arbre, un petit autel pour les divinités coincé entre deux immeubles… Des vendeurs assis à même le sol présentent leurs fruits et légumes en vrac. Louise s’approche d’un monticule de noix de coco, en désigne une du doigt. Une vieille dame aux doigts noueux, accroupie et pieds nus, parée d’un sari vert citron, tend un bras décharné jusqu’à la noix et saisit de l’autre main une machette. D’un coup sec, la femme-sauterelle tranche le calot et plante une paille dans le globe percé qu’elle présente à Louise. Le liquide blanc a un goût amer.