De rage et de lumière

Jeanne Pham Tran · Chapitre 72 sur 80

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De rage et de lumière

Des pères

Avant de quitter Jack, dans le salon tamisé de Pamela, il m’a demandé de but en blanc : C’est quoi votre problème avec votre père ?

Je n’ai pas compris la question d’abord. Ou je ne voulais pas la comprendre. Je n’avais pas parlé à mon père depuis la mort de ma mère. J’avais concentré toute mon attention sur ma mère et sur Jack. J’avais évacué la question du père, nié la souffrance. J’avais construit une carapace à la place du père. Sans le savoir, j’étais partie à la recherche d’un autre père, un père qui lui non plus n’avait pas su être père. Je l’avais apprivoisé comme on apprivoise une bête sauvage. Quant à ma relation avec mon propre père, j’avais laissé les ruines se couvrir de végétation.

Vertige de ces pères en miroir. Qu’est-ce qu’on fait avec ceux qu’on n’a pas choisis, qui nous sont imposés par les liens du sang et qui nous blessent parfois malgré eux ?

De retour à Paris, j’ai repris ma vie, les visites à l’hôpital, la peur, le travail. Peu avant Noël, j’ai aidé Benoît, le réalisateur, à faire la promotion du film. Avec des amis, nous sommes partis en escadrilles pour coller des stickers et taguer Jack sur les trottoirs parisiens. En regardant la petite armée de graffeurs se déployer dans la ville, je souris. Jour après jour, la silhouette de Jack surgit au détour des rues, des trottoirs, des colonnes, des murs et des poteaux, comme des milliers de clins d’œil qu’il nous adresse. Une amie m’appelle un soir, bouleversée, après une expédition dans son quartier. Une dame l’a abordée en larmes près de la station Gambetta. Elle lui a dit en montrant la silhouette blanche de Jack peinte sur le trottoir : C’est mon père. Elle lui a demandé son nom : Anna. Et la femme est partie dans la nuit.