Getting up together
Chapitre 13
L Ange es mains crispées sur le volant, je ne quitte pas la route des
yeux. Il y a à peine une trentaine de kilomètres entre l’hôtel et
notre dernière destination, mais j’ai du mal à me concentrer. La soirée trop arrosée d’hier et la nuit chaotique que j’ai passée n’ont pas aidé. Installé à côté de moi, Cosme me guette discrètement, l’air de rien. Comme si, à travers mes lunettes de soleil, il parvenait à voir que je n’étais pas au top de ma forme.
Il faut dire que, depuis mon réveil, je n’ai presque pas décroché un mot. Pendant que les autres prenaient leur petit-déjeuner en savourant le dernier buffet à volonté de l’hôtel, j’étais assis, seul, sur le sable, face à l’océan, une clope à la main. Ou deux. J’avais besoin de m’isoler. C’est aujourd’hui que nous allons rendre hommage à Arthur. Je commence en n à réaliser qu’il est mort et qu’il ne reviendra plus. Ça me fend le cœur. Mon complice de toujours, disparu à jamais. On attend de moi que je reprenne ma vie, mais comment faire ça ? Je donne aux autres l’impression que tout va bien. J’ai même dragué une nana ou deux en boîte pour réussir à retrouver le mec que je suis d’habitude. Sauf que je n’avais pas envie. Pas envie de nir la nuit avec elles. Pas envie de danser jusqu’à pas d’heure. Alors, j’ai bu. Ça, c’était facile. L’alcool aide à oublier le reste.
— Ça va ? me chuchote mon voisin. T’es sûr que t’es en état de conduire ?
Je ne sais pas s’il s’inquiète pour moi ou pour sa vie. Cette nuit, il m’a surpris en plein cauchemar. J’ai été étonné de sa sollicitude envers moi. Après toutes les vannes que je lui balance depuis qu’il a intégré le lycée l’an dernier, il aurait pu se contenter de me dire de la fermer et basta. Mais non. Il semblait vraiment inquiet de me voir dans cet état. J’ai tenté de lui dire que ce n’était rien, juste un effet de la tequila, mais il n’a pas eu l’air de me croire. De toute façon, ce n’est pas comme s’il allait pouvoir véri er. Cette nuit était notre dernière à Tijuana. Après, chacun retourne à sa vie. Cosme n’est pas notre pote. Il est là pour Bonnie, c’est tout. Il n’y a pas de raison que nous continuons à nous voir une fois que nous serons de retour à Tucson. On se croisera comme avant au lycée. Je me foutrai de lui et ça s’arrêtera là !
— Ouais, t’inquiète… Je gère.
Je monte le son de la radio pour lui faire comprendre que je n’ai pas envie de m’éterniser là-dessus.
— Et toi ? Tu t’es remis de ton petit joint ?
Je n’ai pu m’empêcher de lui balancer ça. Je me rappelle encore sa tête lorsqu’il a tiré sa première bouffée de beuh. Dire qu’il a dû attendre ce voyage pour essayer ça ! Ce mec ne doit pas avoir une vie très fun. Il ne boit pas, il ne fume pas. Il ne semble pas avoir beaucoup d’amis si on oublie Bonnie et quelques autres avec qui j’ai pu le voir de temps en temps. Qu’est-ce qu’il aime ? À quoi il occupe son temps ?
Le jeune homme se contente de soupirer et de hausser les épaules sans même daigner me répondre. Il n’est pas prêt de fumer de nouveau, je crois…
— On arrive bientôt ! annoncé-je en tournant à gauche.
Pourquoi Cosme me rend aussi curieux ? C’est con, il n’a rien du genre de mec que j’apprécie d’habitude. Ni du pro l type de mes amis. Pourtant, il a un côté attachant. Comme un petit chiot abandonné. Même si on aime pas les chiens, on ne peut pas le laisser de côté. S’il savait que je suis en train de le comparer à un animal !
Je souris en observant son air sérieux. À croire que c’est lui qui est au volant. Je sens qu’il n’est pas à l’aise en voiture. C’est sans doute pour ça qu’il ne passe pas son permis de conduire. Quel mec censé ne souhaite pas une bagnole ? Surtout à Tucson !
— Alors, tu nous en dis plus sur cet endroit si spécial ? demande Bonnie. Après tout, c’est là qu’on va rendre hommage à Arthur !
Je retiens un rire amusé. Bonnie veut tout contrôler. Tout le temps. Ne pas savoir où l’on va a été une torture pour elle tout le long du séjour. À mon avis, elle regrette de nous avoir con é la plani cation des activités à Cosme et moi. Mais au nal, j’ai apprécié ce petit voyage. Tout le monde a l’air d’en avoir pro té et surtout de penser que mon meilleur ami aurait kiffé ça. C’est le principal. C’est pour lui qu’on a fait ça, pour lui qu’on est là !
— Attends encore cinq minutes ! On arrive !
Elle soupire, mais se contente d’acquiescer avant de reprendre sa discussion avec Ismael et Tyler.
— Ils vont adorer, ne t’en fais pas, me dit Cosme avec un sourire. Tout va bien se passer ! Ça va être une belle cérémonie.
À croire qu’il lit dans mes pensées. J’appréhende que le groupe n’apprécie pas le dernier moment que j’ai plani é pour Arthur ! C’est surtout Bonnie et Tyler qui m’importent. Isma et Wes aimaient bien Arthur, mais ce n’était pas aussi fort.
— Ouais, j’espère… J’ai pas envie de les décevoir. De le décevoir, lui. Je veux que ça soit parfait !
— Tout ce que vous avez fait, toi et Bonnie, c’est déjà plus que ce que n’importe qui aurait fait, tu sais.
Je lui adresse un sourire. Le premier de la journée. Ses paroles me font du bien. Même si je déteste l’admettre.
— On arrive, ça y est ! annoncé-je en me garant.
Tout le monde sort de la voiture. Bonnie laisse échapper un petit cri de joie en regardant autour d’elle.
— La Valle de Guadalupe ! s’exclame-t-elle en attrapant les mains de Cosme pour le faire danser. Je rêvais d’y aller. Ça a l’air trop beau !
J’approuve d’un signe de tête. Je l’ai visitée une fois avec mes parents il y a longtemps. Quand tout allait bien, encore… C’était un moment unique. J’avais adoré cet endroit. Faire de ce lieu le dernier hommage pour Arthur me paraissait être la meilleure des idées. En plus, c’était un amateur de vin.
— Ouais, tu verras ! C’est incroyable, con rmé-je. Venez, on va découvrir.
— On avait prévu de faire un tour et, ensuite, on se posera pour la cérémonie bis ! Notre petit séjour pourra être clôturé ! précise Cosme.
— Avant ça, on va picoler ? demande Wesley avec un sourire entendu. C’est fait pour ça quand même !
Je ris, imité par Ismael. C’est vrai que la Valle de Guadalupe regorge de vignerons et de bons vins.
— Vous inquiétez pas ! J’ai pensé à tout, m’exclamé-je. Une dégustation est prévue ! Juste avant la cérémonie. Comme ça, on repart avec des bouteilles. Arthur sera ravi qu’on trinque à sa santé.
— Génial ! Vous avez fait un boulot d’enfer avec Cosme. Il aurait adoré tout ça, nous complimente Tyler avec un sourire.
Bonnie acquiesce. Venant d’eux, cela me touche. Après tout, ils sont les plus proches de mon meilleur pote avec moi. S’ils approuvent, c’est que j’ai fait les bons choix pour cette cérémonie.
— Allez, mettons-nous en route ! On a une longue journée qui nous attend !
Je leur indique le chemin d’un signe de main. Il y a pas mal de choses à voir ici !
***
Installés sur un immense plaid que Bonnie a ramené, nous contemplons la vue qui s’offre à nous : des vignes avec en arrière-plan des montagnes arides. C’est ça, le Mexique, un mélange de paysages entre désert, océan, villes et verdure. J’adore cet endroit. Tijuana encore plus. Je suis content d’avoir eu cette idée qui m’a permis de refaire corps avec mes origines. Faut absolument que je vienne plus souvent ici !
— Ange, Cosme, je voulais trinquer à ce voyage ! souf e soudain Bonnie.
Avec la dégustation, nous sommes tous un peu éméchés. Même Tyler et Cosme, les sages de notre groupe. Il n’y a qu’Isma, qui n’a pas touché à un verre de vin, comme d’habitude. Heureusement qu’il ne boit pas, car nous rentrons après. C’est lui, notre chauffeur !
— Tout était parfait ! continue-t-elle.
— Ange a tout fait, nuance Cosme. C’est lui qui connaissait la région… et Arthur… Je n’ai fait que l’aider.
— Ne sois pas si modeste ! On a fait ça à deux, c’était un beau travail d’équipe. On a tous participé à la réussite de ce séjour !
C’est vrai. Bien que notre groupe soit improbable, chacun de nous a apporté quelque chose. On s’est investis pour faire de ce moment un truc inoubliable.
— C’est bizarre de dire ça vu les circonstances, mais ça sera sans doute les plus belles vacances de mon adolescence, chuchoté-je. Même s’il n’est plus là…
Bonnie acquiesce. Bien sûr, Arthur me manque. Pas un jour ne passe sans que je ne pense à lui, sans que je me demande comment je vais vivre sans lui. Et surtout pourquoi je n’ai pas pu le sauver... En tant que meilleur pote, c’était mon rôle de deviner qu’il allait mal. J’ai échoué.
— Arthur aurait été content de savoir qu’on reprend pied. Qu’on ne se laisse pas pourrir par sa mort, intervient Tyler.
— Ouais…
Sans doute… En même temps, s’il n’avait pas décidé de tout plaquer comme ça, il aurait pu vivre ça avec nous. En n… Avec moi, au moins. Je ne nous vois pas partir avec son jumeau, l’ex de sa meuf et sa meuf au Mexique dans un monde normal ! Les mecs des Rosters, ouais, carrément. On aurait fait un trip sympa à base de tequila, de boîtes de nuit et de paddle la journée pour se remettre de nos émotions. Avec quelques nanas au programme bien entendu… Mais ce séjour qu’on avait tant imaginé, lui et moi, n’aura jamais lieu. La dernière fois qu’on est parti ensemble, c’était l’an passé. Camping avec ses parents pour son anniversaire. Tyler n’était pas là. Ça avait été un chouette moment. Je n’aurais jamais cru que ce serait notre dernier voyage.
— Et si… si on commençait cette cérémonie bis ? propose Bonnie.
Cosme hoche la tête.
— Ange, on te laisse initier ça ?
OceanofPDF.com