Getting up together
Chapitre 32
Bonnie
— Où est-ce que tu vas, habillée comme ça ?
Je jette un coup d’œil sur ma tenue : une robe en laine rouge avec des collants noirs et une paire de bottines. C’est vrai que ce n’est pas mon genre, surtout le dimanche ! Je suis plutôt legging et grand sweat pour traîner à la maison. Mais vu que je sors, il était hors de question que j’opte pour mon out t habituel !
— Je vais voir un ami, lui précisé-je. C’est pour ça que j’ai fait un effort.
Avant qu’il ne réagisse, je rajoute :
— Je ne rentre pas tard !
— Un ami ? me demande-t-il.
Une expression de curiosité s’af che sur son visage et il croise les bras, les sourcils froncés.
— Je le connais ? Ce n’est pas Cosme ?
— Non, papa, ce n’est pas lui ! J’ai d’autres amis, tu sais ?
— Bien sûr, bien sûr, c’est juste que tu ne vois pas grand monde à part lui. Et… Arthur, avant.
J’acquiesce. Il n’a pas tort… Au fond, je me rends compte que j’ai beaucoup sacri é pour mon copain. Petit à petit, j’ai perdu quelques copines parce que je passais davantage de temps avec lui qu’avec elles. Quand je regarde autour de moi, il ne me reste que Cosme. Vu qu’Arthur n’est plus là… Une de mes amies les plus proches a déménagé en cours d’année, à l’autre bout du pays. On s’écrit, mais ce n’est pas pareil qu’avant. Nos soirées lles me manquent. D’ailleurs, avoir des copines tout court aussi ! Bien sûr, Cosme est un amour, mais parfois j’ai envie de parler de choses qui ne peuvent être évoquées qu’avec des nanas ! Pas avec lui !
Il y a bien Aria… Nous avons passé un peu de temps ensemble cet été et je la trouve cool. Peut-être que je devrais essayer d’être plus sociable ? Après tout, je le suis d’habitude. La jeune femme mérite une chance. En plus, elle m’apprécie !
— Eh bien, c’est le moment de renouveler mon cercle, non ? répliqué-je.
— Évidemment ! Je suis même content de te voir sortir, admet mon père en retrouvant son sourire. Tu étais un peu renfermée ces derniers mois. Tu es à l’âge où tout arrive. Il faut que tu pro tes de ta jeunesse, ma puce. La vie passe bien trop vite.
— Je suis d’accord, papa… Surtout qu’on ne sait pas de quoi sont faits les lendemains.
La mort d’Arthur aura au moins eu pour conséquence de me faire réaliser ça. Tout peut s’arrêter. Je ne veux pas me réveiller un matin et me rendre compte que j’ai raté plein de choses !
— Amuse-toi bien ! Mais, dis-moi juste comment s’appelle cet ami ? Que je sois rassuré !
Je ris. Papa-poule est de retour ! Il n’est jamais très loin de toute façon.
— Tyler. Et Cosme a son numéro si jamais je ne suis pas rentrée à la tombée de la nuit. Son adresse aussi !
Je lui fais un clin d’œil. Pourquoi n’ai-je pas précisé que cet ami n’est autre que le jumeau d’Arthur ? Après tout, mon père a leur téléphone. Tout comme il a les coordonnées de Cosme, et même celles de ses parents ! Il ne laisse rien au hasard. Ça le rassure de pouvoir appeler mes amis lorsqu’il ne parvient pas à me joindre.
— OK, parfait ! File, maintenant !
Je m’empresse de m’exécuter. Avec tout ça, je risque d’être à la bourre !
Lorsque j’arrive au café où j’ai donné rendez-vous à Tyler, il est déjà installé, un mug devant lui.
— Salut ! Désolée pour le retard, mon père ne voulait pas me lâcher, l’informé-je avant de m’asseoir face à lui.
Il me sourit et secoue la tête.
— Ne t’en fais pas, je suis là depuis seulement quelques minutes.
Il désigne sa tasse du doigt : elle est intacte et encore fumante.
— Ça a l’air bon !
— J’espère que oui. Chocolat aux éclats de spéculoos.
— Je vais prendre comme toi.
Le serveur arrive et je passe commande en ajoutant un muf n, histoire de m’offrir une petite douceur. Même si la boisson chaude devrait suf re… Mais je suis gourmande !
— Comment tu vas ? me demande Tyler une fois que le jeune homme a disparu.
— Ça va, merci. Et toi, alors ?
Je me rends compte à quel point cette situation est étrange : le jeune homme est un quasi-inconnu pour moi. Nous n’avons qu’en connecteur commun, Arthur : son frère, mon petit ami. Mort.
— La semaine a été dif cile…, m’avoue-t-il. J’ai presque eu envie de changer de lycée.
Il lâche un petit rire, mais je devine qu’il ne plaisante pas.
— À ce point ?
Il hoche la tête. Avant qu’il puisse me répondre, le serveur me dépose ma commande et je lui désigne mon muf n.
— Tu veux un bout ? lui proposé-je.
— Non, merci, je n’aime pas trop ça.
— Tu as de la chance ! Moi, je pourrais en manger des tonnes !
Il me sourit et hausse les épaules avant de boire une gorgée de son chocolat.
— Le mec le plus détestable de mon école m’a invité à déjeuner avec lui et sa bande, me raconte-t-il. Alors qu’il me traite en paria depuis qu’on se connaît. C’est un abruti ni. Et les professeurs osent à peine m’interroger et me parler…
Je grimace. Je comprends ce qu’il veut dire. Dans notre lycée aussi, on a eu le droit à des regards pleins de pitié et pire, à une réunion d’information sur les troubles du comportement des adolescents, et notamment la dépression. Le conseiller d’orientation m’a même convoquée, ainsi qu’Ange, pour savoir comment j’allais. On ne peut pas faire notre deuil en paix ? C’est trop demander ?
— Oui, pareil. C’est comme si nous étions dé nis par son suicide désormais, murmuré-je. Qu’il n’y avait plus que ça.
Ce mot me fait froid dans le dos. Je crois que c’est l’une des premières fois que je le dis à voix haute. Ça fait drôle. Arthur s’est suicidé. Il a mis n à sa vie de façon volontaire. Mais pourquoi ? Si seulement il avait laissé une lettre, n’importe quoi… Nous aurions pu comprendre. Et mieux, s’il nous avait dit avant qu’il allait mal, peut-être qu’on aurait pu l’aider.
Est-ce que cette Melody, qui le harcelait avec cette grossesse inventée, ou ce dealer, qui le faisait chanter, aurait pu le pousser à commettre l’irréparable ? Sans compter notre rupture, ses notes en chute libre et son avenir trop ou dans le basket… Aucune idée. J’aurais aimé qu’il nous dise pourquoi il avait pris cette décision irréversible.
— Ouais, souf e Tyler. Je pensais qu’en étant dans un autre lycée que lui, cela ne m’impacterait pas, mais j’avais tort. Tout le monde est au courant.
Un soupir lui échappe. Il a l’air si malheureux. Ses yeux sombres sont voilés par une ombre et son visage, grave, sérieux. Bien trop pour son âge. Il ne devrait pas porter tout ça sur ses épaules…
— À la maison, je respire Arthur et désormais la journée aussi… C’est lourd, continue-t-il. J’y pense déjà assez pour en entendre parler sans arrêt.
— Tes parents, ça va ? le questionné-je prudemment.
Je me doute que s’il évoque la situation chez lui, c’est que ce n’est pas la joie non plus. Le visage de sa mère strié de larmes et les traits tirés de son père pendant la cérémonie me reviennent en mémoire. Comment réussir à se relever lorsqu’on perd un ls ? Je n’ose l’imaginer… Si mon père devait m’enterrer, il ne s’en remettrait pas. Ni ma mère bien que nous ne soyons pas aussi proches que je peux l’être avec mon paternel !
— Non… Pas trop…
Il marque une courte pause. Son regard se voile pendant quelques instants. Il a l’air désemparé.
— Maman se bourre de cachets pour oublier, me con e-t-il. C’est comme si je n’existais plus. Elle passe son temps dans sa chambre à ruminer. Quant à mon père… Il est aux abonnés absents.
Je bois une gorgée et grignote quelques miettes du muf n. J’ai de la peine pour lui. Bien sûr, faire le deuil de son enfant est dif cile, mais Tyler est là, lui. Il est vivant, bien vivant. Et il a besoin de ses parents. Si les deux décident de lâcher l’affaire, comment va-t-il se remettre ?
— Je dois tout gérer du coup… La vaisselle, la bouffe, le ménage, poursuit-il. Dès qu’elle prend ses cachets, il n’y a plus personne…
— Tu devrais taper du poing sur la table ! lui conseillé-je. Leur dire qu’il faut qu’ils jouent leur rôle de parents. Ce n’est pas à toi de tout assumer. Tu es leur enfant après tout. Il n’y a pas qu’Arthur.
— Ouais, mais ils n’arrivent pas à faire leur deuil. Moi non plus, d’ailleurs, sauf que j’essaie contrairement à eux. Je ne me mets pas à me bourrer la gueule tous les soirs pour oublier que mon frère est mort.
Je grimace devant sa moue désabusée.
— Ils ne doivent pas te zapper, murmuré-je. Tu as besoin d’eux. Ils ne peuvent pas se reposer sur toi.
Je me sens si mal pour lui. En plus de devoir apprendre à vivre sans son jumeau, il doit aussi gérer ses parents et les conséquences du suicide du jeune homme.
— Tu ne leur as pas dit ce qu’on avait trouvé dans son téléphone ? lui demandé-je.
Il secoue la tête.
— Non… J’ai hésité. À plusieurs reprises, j’ai voulu le dire à ma mère, me con e-t-il. Mais… Je ne crois pas que ce soit le bon moment, à vrai dire. Elle est encore trop fragile.
Il termine sa boisson avant de reposer le mug d’un geste brusque.
— Arrêtons de parler d’Arthur et de tout ça, d’accord ? me demande-t-il. J’ai besoin de penser à autre chose.
— Tu as raison ! Et si on allait faire un tour ?
— Ouais, allons-y, accepte-t-il.
Je nis mon chocolat chaud et mon muf n avant de me lever. Tyler m’imite et nous sortons du café. Le soleil brille. C’est un temps idéal comme je l’aime : l’été indien est toujours présent à Tucson. Des températures moins arides que le mois dernier, une brise légère en
n de journée et les pelouses qui retrouvent un peu de couleur
verte !
— Christopher Columbus Park, ça te dit ? chuchoté-je.
— Parfait ! On peut même se baigner si tu veux !
J’accepte en souriant. Quoi de mieux qu’une baignade pour passer un bon après-midi ?
***
Je me pose dans mon lit en laissant échapper un soupir d’aise. Vêtue d’un mini short et d’un top, je pianote sur mon smartphone en regardant les dernières nouvelles sur Instagram.
Mes cheveux sont encore humides suite à la douche que j’ai prise en rentrant du parc. Avec Tyler, on a passé le reste de la journée à bronzer et à nager en discutant de tout et de rien. Je me suis surprise à vraiment apprécier ce moment en sa compagnie. Il est drôle et intéressant ! Nous avons plein de choses en commun, bien plus que je croyais.
Soudain, mon téléphone vibre. Un message de Tyler. Avec un petit sourire, j’ouvre la noti cation.
[C’était super cet après-midi avec toi ! J’espère qu’on remettra ça !]
[Moi aussi ! Ça m’a changé les idées. Merci :)]
Et c’est vrai. C’est sans doute une des premières fois que je ne me sens pas plombée par la tristesse. Ça fait bien longtemps que ce n’est pas arrivé. Depuis qu’Arthur est mort, chaque soirée est dif cile. Je ressasse encore et encore. Mais à cet instant, je me sens plus légère. Ça fait du bien !
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