Getting up together
Chapitre 40
Bonnie
— Viens !
Lucy s’approche de moi et me tend les mains, mais je secoue vigoureusement la tête. J’ai déjà assez dansé pour ce soir. Il est presque deux heures du matin. Ça y est, nous sommes en 2023 ! En n, 2022 est derrière nous. J’ai bien cru que cette année ne nirait jamais. Il est temps d’aller de l’avant maintenant.
J’ai envie de laisser le souvenir d’Arthur derrière moi. Que cette nouvelle année m’apporte autre chose que de la tristesse, de la déception et de la colère. Je désire être heureuse. Rire. Vivre. Je suis jeune. Ma vie tout entière est devant moi. Il faut que j’en pro te.
— Oh, allez !
— Non ! Je vais plutôt me reprendre un verre ! m’exclamé-je en désignant le gobelet en plastique vide. Tu veux un truc ?
— La même chose que toi !
Je me lève et me dirige d’un pas assuré vers le bar. Pourtant, j’ai un peu trop d’alcool qui coule dans mon sang à l’heure actuelle. Mais après tout, on ne fête pas tous les jours la nouvelle année ! J’ai décidé d’en pro ter. Cosme est avec Ange à Vegas, alors je suis sortie avec quelques lles de ma classe. Dire que, l’an dernier, j’imaginais célébrer cet événement avec Arthur. C’est fou comme la vie est imprévisible. À la place, il est mort. Et même s’il était encore là, nous ne serions probablement plus ensemble.
La sonnerie de mon téléphone retentit. Un SMS.
[Bonne année, Bonnie. Je pense fort à toi… J’espère que j’aurais
quand même l’occasion de te voir pour te le souhaiter de vive voix !]
Un sourire se dessine sur mon visage. Tyler. Je ne l’ai pas croisé depuis le bal de Noël où il m’a avoué ses sentiments. Moi, j’ai préféré mettre de côté les miens. C’est une situation trop compliquée. Mais c’est dif cile de l’oublier. Il m’arrive souvent de me demander ce qu’il fait et si je lui manque aussi.
Recevoir un message de sa part provoque une accélération de mon rythme cardiaque que je tente d’ignorer. Pourtant, mue par une impulsion soudaine, je pianote sur mon smartphone pour lui répondre.
[Tu es où ?]
J’ai envie de le voir. Là, tout de suite. Même si ce n’est pas raisonnable. Apparemment, lui aussi : sa réponse me parvient dans les secondes qui suivent.
[Je suis au Che’s Lounge !]
Je regarde sur mon téléphone. Ce bar est à quelques rues d’ici.
[Rejoins-moi à l’angle de la 8e rue et de la 4e Avenue ! Dans dix
minutes.]
[J’y serai !]
Je souris et bois d’une traite le verre que le barman vient de me servir avant de repartir vers les vestiaires. Ma veste noire sur les épaules et ma pochette en main, je marche aussi vite que me le permettent mes escarpins en direction de l’endroit que je lui ai indiqué.
En arrivant au coin de la rue, je commence à ralentir le pas, soudain moins con ante. N’est-ce pas une mauvaise idée ? Après tout, nous ne nous sommes pas trop contactés depuis le bal de Noël. C’était gênant. Que se dire après sa déclaration ?
Il est déjà là, à m’attendre. Et il m’a vue. Impossible de faire machine arrière désormais.
Plus grand que dans mes souvenirs, à moins que ça ne soit ses chaussures de ville qui fasse cet effet, élégant et un peu mal à l’aise. Je m’avance vers lui d’un pas presque timide. Mais lorsque je croise ses prunelles sombres, j’oublie tout ce qu’il y a autour de moi. Il n’y a plus que lui. Ce que je lis dans ses yeux est plus précieux que tous les mots qu’il pourrait me dire à ce moment précis.
— Tyler, murmuré-je.
— Bonne année…
Il me sourit. Sa voix douce est comme un morceau de chocolat qui fond dans la bouche.
— Merci. Toi aussi…
Il rompt les derniers centimètres entre nous et s’empare de mes lèvres avec avidité. Sans ré échir, je passe mes bras autour de son cou et réponds à son baiser avec passion. Nos langues se rencontrent, jouent ensemble pendant quelques minutes. C’est tout ce dont je rêvais sans oser l’espérer. Sa main me presse contre lui et ses doigts se baladent dans mes cheveux ondulés. C’est si bon de sentir en n nos lèvres réunies.
Lorsqu’il s’écarte après plusieurs minutes, le souf e court et les joues rougies, il me dévisage avec une passion non dissimulée. J’imagine que je suis dans le même état. C’est ce que je ressens en tout cas. Le feu qui me brûle de l’intérieur et les frissons qui me parcourent me prouvent à quel point je le désire.
— Bonnie, chuchote-t-il. Je… Désolé, je me suis laissé emporter. J’ai peut-être un peu trop bu. Je n’aurais pas dû…
Je baisse la tête, troublée. Moi aussi, j’aurais pu le repousser. Je ne l’ai pas fait. Incapable de lutter contre cette envie impétueuse.
— Nous étions deux, me contenté-je de lâcher. Puis c’est moi qui t’ai demandé de me rejoindre. Ce n’était pas le truc le plus raisonnable à faire.
— Je suis ravi que tu m’aies proposé de venir. Tu me manquais…
Il marque une courte pause et hausse les épaules.
— Chaque jour, je voulais t’envoyer un message pour te revoir, mais… C’est compliqué, ajoute-t-il.
— Je sais, souf é-je.
Il remonte sa main jusqu’à ma joue et la caresse avec douceur. Je noue mes doigts aux siens quelques secondes avant de la repousser.
— Tyler… On ne peut pas… Je… Je n’aurais pas dû te demander de venir, je suis désolée. Peut-être que je devrais rentrer.
Je m’écarte de lui, prête à m’enfuir dans la nuit, mais il me retient d’un geste vif.
— Attends… Ne me dis pas que tu ne ressens rien pour moi, s’il te plaît, me supplie-t-il. Ce baiser… Ça signi ait un truc, pas vrai ?
Je voudrais lui répondre que c’était tout ce dont je rêvais. Ce que j’espérais depuis le bal de Noël. Mais ce serait mal. Je ne peux pas faire ça. Même si j’essaie de l’oublier, je n’y arrive pas. J’ai envie d’être près de lui. Mes lèvres n’attendent plus que de goûter les siennes de nouveau. Sauf que je n’en ai pas le droit.
C’est horrible d’éprouver ça. Ce tiraillement dans mon cœur lorsque je suis loin de lui et cette culpabilité qui pèse sur mes épaules quand je m’autorise à penser à lui. Qu’est-ce que je dois faire ? L’oublier ? L’aimer ? Être ensemble ? Ne plus nous parler ? Tout est si ou.
— Je ne sais pas… Je ne crois pas, murmuré-je. Une erreur. J’ai un peu bu, toi aussi.
Un soupir m’échappe. Mes yeux plongent dans les siens. Je le trouve si charmant avec ses cheveux bien coiffés, son pull crème et son jean sombre. Il n’a rien à voir avec Arthur. Ils ont beau être jumeaux, ils ne se ressemblent pas. Ou à peine. Peut-être la fossette qui se creuse lorsqu’ils sourient. La profondeur de leur regard. Mais c’est tout. Si j’avais croisé Tyler dans la rue, je n’aurais jamais fait le rapprochement avec Arthur.
— Je tiens à toi, continué-je. On ne se connaît pas beaucoup et pourtant j’ai l’impression que tu fais partie de moi depuis toujours.
— C’est pareil pour moi. Tu me comprends si bien. Avec toi, je peux être moi-même. Et je te trouve si belle. Ce soir encore… Je ne verrais que toi au milieu d’une foule.
Mes joues rougissent sous ses paroles. C’est ce que j’aime chez lui : il est si doux. Il maîtrise l’art des mots. J’adore ça. Quand il me dévisage comme ça, comme il le fait là maintenant, je me sens presque nue sous son regard. Oubliée ma petite robe noire. Il me déshabille de ses prunelles perçantes. C’est encore plus érotique que s’il m’avouait qu’il avait envie de moi.
— Ne dis pas de telles choses, souf é-je d’une voix lasse. S’il te plaît.
Il soupire.
— Pardonne-moi, Bonnie… C’est juste que j’éprouve quelque chose de vraiment fort pour toi. Je n’ai jamais connu ça avant.
— Tu dois m’oublier… Tu m’as promis qu’on essaierait d’être amis. Rien de plus, tu te souviens ?
Il acquiesce, l’air malheureux. Je me sens si coupable de lui faire du mal. D’autant plus que, moi aussi, je ressens un truc pour lui. Sauf que je suis incapable de savoir ce que c’est. Est-ce que ça se rapproche de l’amour ? Ou n’est-ce qu’une illusion parce que nous partageons la même douleur et que nous avons pu trouver l’un en l’autre un exutoire à cette souffrance ? Aucune idée.
C’est si complexe que je ne me sens pas la force d’analyser tout ça. De toute façon, même si je l’aimais, qu’est-ce que je pourrais faire ? Il reste le jumeau d’Arthur. Celui avec qui je suis sortie et avec qui j’avais fait des projets avant de tomber de haut. Comment pourrais-je décemment m’autoriser à l’aimer ?
— Ne fais pas cette tête, s’il te plaît, souf é-je, désireuse de mettre
n au silence pesant qui s’est installé entre nous.
— Ça n’arrivera pas, hein ? Toi et moi ? me demande-t-il.
Je pince les lèvres. Qu’est-ce que j’ai été bête de lui proposer de me rejoindre. C’était stupide. J’ai agi sous le coup d’une impulsion sans penser que cela pouvait le rendre malheureux. Il est venu ici, sans doute plein d’espoir, et me voilà obligée de le rejeter. Même si je rêve de me glisser de nouveau entre ses bras…
— Non, il ne faut pas, Tyler. Tu es le jumeau d’Arthur. C’est impossible. On ne pourra jamais être ensemble.
Il hausse les épaules et esquisse un petit sourire triste.
— Ce baiser avait l’air si vrai, murmure-t-il.
— On a trop bu tous les deux, c’est le Nouvel An et… Ça arrive, justi é-je. C’est tout. Disons qu’on s’est un peu laissé emporter par l’ambiance festive de cette soirée.
— On ne nous y reprendra plus alors ? me questionne-t-il.
Son regard exprime tant de choses qu’il ne peut pas me dire. Je le devine rien qu’à l’ombre qui vient masquer ses prunelles.
— Non, af rmé-je. Soit on reste amis, soit on arrête là cette nuit et on ne se voit plus. On ne s’écrit plus, on ne se donne plus rendez-vous à minuit dans une ruelle sombre.
Au fond, est-ce que, moi-même, je suis capable de résister à l’envie de le contacter ? S’il me dit qu’il préfère rompre tout lien avec moi, le supporterais-je ?
— Je veux essayer, Bonnie, répond-il. Je ne sais pas si je peux le faire, mais je vais tenter. Promis, je ne t’embrasserai plus.
Je lui adresse un mince sourire tandis qu’il ajoute :
— Ce sera notre résolution pour 2023. Devenir de vrais amis. Rien d’ambigu.
J’acquiesce. J’ai envie d’y croire. Mais pourquoi alors je rêve de nouveau de ses lèvres sur les miennes ? Sois forte, Bonnie. Ne cède pas. C’est le frère d’Arthur. Tu ne peux pas faire ça.
Je lui tends la main et il s’en empare. Sa peau chaude contre la mienne, glacée, me fait du bien.
— Marché conclu, Tyler.
Ses doigts serrent un peu plus longtemps qu’il ne le faudrait les miens, mais je ne dis rien. Je me contente de pro ter de ce dernier contact.
— Je vais te laisser retourner à ta soirée alors, nit-il par lâcher.
— Et moi, à la tienne.
— Amuse-toi bien, Bonnie. J’ai été ravi de te croiser. Malgré le baiser, malgré cette situation impossible. Je voulais juste que tu le saches.
Je souris et tourne les talons rapidement. Les larmes me montent aux yeux. Hors de question qu’il devine la tristesse dans mon regard. Il ne comprendrait pas. C’est moi qui l’ai repoussé, pas lui. Il ne doit surtout pas se douter que, moi aussi, je ressens quelque chose pour lui. Peut-être qu’il insisterait pour tenter quelque chose. Et je n’en suis pas capable. Je préfère qu’il pense que je me che de lui. C’est plus facile comme ça.
Je m’enfuis en direction de la boîte de nuit où doivent m’attendre mes amies. Sauf que je n’ai plus envie de faire la fête, maintenant. Le goût de ses lèvres est encore sur ma bouche. Renoncer à lui est sans doute ce qu’il y a de mieux à faire. J’essaie de m’en convaincre une nouvelle fois.
Que faire d’autre de toute façon ?
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