Getting up together
Chapitre 19
J Ange e fais les cent pas dans le couloir des urgences de Tucson.
Cela fait plusieurs heures que nous sommes là avec Cosme. Les
pompiers nous ont déposés et nous avons attendu longtemps avant qu’un médecin le prenne en n en charge. Depuis, il a été faire des examens. Là, il est en train de faire une IRM du cerveau pour véri er qu’il n’a pas de commotion cérébrale.
Je tente de glisser un regard dans la direction où l’in rmier l’a emmené. Mais aucune trace de Cosme. Mon cœur se serre : bordel, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai merdé. Comment un truc pareil a-t-il pu arriver ? J’ai failli le tuer. Et me buter au passage. Ma main gauche, celle qui tenait l’arme, me brûle. Comme si je l’avais encore entre mes doigts. Je me rappelle avoir fait le malin avec devant Cosme avant de la pointer sur moi. Ou sur lui. À vrai dire, mes souvenirs sont ous.
— Vous voulez un café ? me propose soudain une jeune aide-soignante.
Celle qui a examiné Cosme la première. Je devine à son sourire légèrement mutin et à ses doigts qui recoiffent ses cheveux blonds qu’elle irte. Mais, je ne suis pas d’humeur. Elle n’a pas vu que mon pote était au plus bas ? Je ne sais même pas s’il pourra remarcher un jour. Et c’est de ma faute, putain. Je maudis cette bouteille de whisky dont j’ai abusé.
— Non, merci.
— Vous êtes sûr ? insiste-t-elle. Vous avez une sale tête.
— J’ai la gueule de bois et mon ami est aux urgences… Donc ouais, mauvaise soirée.
Elle hausse les épaules, m’adresse un regard vexé et tourne les talons pour disparaître dans le bureau des in rmiers. Merde. J’aurais peut-être dû être un peu plus cool. Elle aurait pu me donner des infos sur l’état de Cosme. Un soupir m’échappe. Je n’ai pas envie de faire semblant. Pas maintenant. Je veux juste qu’il aille bien.
Merde, depuis quand je me préoccupe autant de lui ? Je mets cette inquiétude étrange sur le compte de l’alcool et aussi de ma culpabilité écrasante. S’il lui arrive un truc, ça sera de ma faute. S’il est paralysé à vie… Comment pourrais-je passer au-dessus de ça ?
Pourquoi était-il à la cabane d’abord ? Mon SMS… Oui, c’est vrai. J’ai réclamé son aide. Je suis retombé sur le message tout à l’heure quand la petite blonde l’examinait. Je me demande encore pourquoi je lui ai écrit à lui. Pas à un autre. En même temps, sans Arthur, qui serait venu ? Même mon meilleur ami ignorait tout de mes problèmes familiaux. Jamais je n’aurais osé appeler Wesley ou Isma à la rescousse. Ils n’auraient pas compris.
Alors que Cosme… Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que, face à lui, je peux me montrer tel que je suis. Avec mes failles.
Le bruit d’un fauteuil me fait tourner la tête : il est là. En n !
— Ça va ? m’empressé-je de lui demander en trottant vers lui.
Il semble un peu groggy, mais esquisse malgré tout un mince sourire.
— Disons que l’IRM n’était pas le truc le plus sympa de ce petit parcours de santé, ironise-t-il. J’ai l’impression de sortir d’une rave party.
Il grimace tandis que je lui tapote maladroitement l’épaule, lui arrachant un nouveau rictus de douleur.
— Oh merde, pardon, Cosme, je… J’avais oublié que…
— Que j’étais cassé de partout. Ouais. Je me suis déjà senti mieux, je t’avoue.
— Tu veux un truc à manger ? À boire ? lui proposé-je, désireux de l’aider ou au moins de le soulager un peu.
Il secoue la tête.
— Je suis bourré d’anesthésiant, de morphine et d’autres conneries. J’ai envie de vomir.
— Cosme… Je suis vraiment… En n, je souhaitais m’excuser, souf é-je. Pour tout.
— Monsieur Salinger, on y retourne. Le docteur veut vous voir.
C’est encore la petite blonde qui intervient. Je manque de lui dire de se casser, mais, là, c’est pour la bonne cause. On va peut-être pouvoir en nir avec tous ces exams.
— Tu peux rentrer, Ange, lâche soudain Cosme en faisant tourner les roues du fauteuil. Ne perds pas ton temps ici.
Sans que je ne puisse répondre, il disparaît de nouveau dans le couloir, son siège poussé par l’aide-soignante. Comment peut-il imaginer que je vais partir comme ça ? Il est hors de question que je le laisse.
Alors, je me rassois. Je sors mon téléphone, mais je n’ai quasiment plus de batterie. Heureusement que tout le monde dormait chez moi. Personne ne s’est aperçu de mon absence. Maman serait folle d’inquiétude. Je n’ai pas envie qu’elle apprenne ce qu’il s’est passé ce soir.
Depuis la mort d’Arthur, son côté mère poule est exacerbé. À croire que le suicide est contagieux. Elle craint qu’il ne m’arrive un truc similaire. Si elle savait que j’étais en train de jouer le malin avec un
ingue il y a seulement quelques heures… Elle m’enfermerait dans
ma chambre à vie !
Une fois de plus, je me demande ce qui a pu traverser mon esprit pour que je fasse une connerie pareille. Et impliquer Cosme dans ce bordel, c’était le pire. Il ne mérite pas ça. On n’est même pas potes, lui et moi. Et voilà qu’il se retrouve à l’hôpital parce qu’il a décidé d’être sympa et de répondre à mon appel à l’aide de ce soir.
— Ange, t’es encore là ?
La voix de Cosme me fait sursauter. Merde, il est quelle heure ? Je me suis endormi ?
Vu que mon téléphone est tombé à terre, oui. Je le ramasse et hoche la tête.
— Ouais, j’allais pas partir comme ça, me contenté-je de répondre. Alors, qu’est-ce qu’il a dit le docteur ?
Il est toujours dans ce putain de fauteuil roulant. Cette simple vision de lui me fout la gerbe. Et s’il restait paralysé à vie ?
— Je vais devoir rester quelques jours ici.
Son visage est grave, ses traits tirés. Sa pâleur est plus ippante que d’habitude et fait ressortir les cernes violacés qui encadrent ses prunelles claires.
— Pourquoi ? m’empressé-je de demander en me levant, inquiet. Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu as eu les résultats ?
— Doucement, Ange, chuchote-t-il.
Il soupire et hausse les épaules.
— Il n’y a rien de grave, annonce-t-il après quelques secondes. Je suis un peu cassé de partout là, je ne pourrais rien faire si je rentrais. Puis, ils préfèrent me garder en observation.
Il me montre sa tête bandée.
— La chute a été violente, poursuit-il. Juste pour véri er que je fais pas un traumatisme crânien ou une connerie comme ça.
J’acquiesce, légèrement soulagé. Mais quand même… Être obligé de rester là… Je me sens encore plus coupable que je ne l’étais il y a quelques minutes. Si c’est possible…
— C’est pour ça que je t’ai dit de partir. Tu as perdu ton temps pour rien, souf e-t-il.
— Bien sûr que non. C’est de ma faute si tu es là, Cosme. J’étais incapable de rentrer chez moi sans savoir que tu allais à peu près bien.
— Ne t’en fais pas, ça va aller. Tu risques de me croiser en septembre… À ton grand regret, raille-t-il.
Je ris malgré moi. Au fond, il n’a pas tort. Sans Tijuana et cet accident, il n’y aurait aucune raison que je parle à ce mec. Et pourtant… Tout a changé. Du moins, de manière provisoire. Il est hors de question que Cosme Salinger reste dans ma vie ! Nous n’avons rien à voir l’un avec l’autre.
Je continuerai de jeter un œil sur lui ces prochains jours pour m’assurer qu’il se remet bien et nous reprendrons chacun notre chemin.
— Ils te gardent combien de temps alors ? demandé-je.
— Ils ne m’ont pas dit précisément. Deux, trois jours. Pas plus. En n, j’espère ! Je ne compte pas passer mon été ici. Déjà que je ne pourrai sans doute rien faire…
Devant sa mine déçue, je grimace.
— Je suis désolé, murmuré-je.
— Arrête de t’excuser, Ange. Je vais nir par croire que tu m’apprécies.
Je baisse la tête.
— Non, mais… Un truc pareil n’aurait jamais dû arriver, grogné-je. Je… Si j’avais été dans mon état normal, jamais je n’aurais fait le con avec ce ingue.
J’ai presque chuchoté ces derniers mots. Manquerait plus qu’un
ic me chope parce que je parle d’armes… Ce serait idéal pour le
bouquet nal de la soirée !
— J’avais trop bu et… Je ne contrôlais plus rien, ajouté-je. J’ai jamais ressenti ça avant. Pourtant, je picole. C’est pas nouveau, ça. Mais j’ai jamais…
— Ange, tu n’as pas besoin de me dire tout ça. C’est bon, OK ? N’en parlons plus.
Il semble presque agacé même s’il n’en montre rien.
— Tu as perdu ton meilleur ami, dit-il d’une voix plus douce. J’imagine que tu… En n, tu ne peux pas te remettre de sa mort aussi vite. Peut-être que c’était ta façon à toi d’évacuer.
À la mention d’Arthur, mon visage se rembrunit. Il n’a pas tort. J’ai voulu me convaincre que cette cérémonie à Tijuana était suf sante pour aller de l’avant. Que la vie allait reprendre son cours et que j’irais mieux. Mais c’était faux. J’ai mal. Peut-être encore plus que lors de l’enterrement. Parce que les jours passent et que je comprends qu’il ne reviendra pas. Qu’il est vraiment mort. Ce n’est pas un cauchemar, mais la réalité. Et quoi que je fasse, je ne pourrais plus entendre son rire ni lui parler. Et ça me tue. Je me sens mourir de l’intérieur parce que je regrette tant de choses.
Si j’avais agi différemment, Arthur serait-il encore là ? Aurais-je pu le sauver ? Si je m’étais con é à lui sur mes problèmes, aurait-il pu me faire assez con ance pour, à son tour, m’avouer ce qui n’allait pas ?
Toutes ces questions sans réponses résonnent sans cesse dans mon cerveau embrumé, m’empêchant de trouver le repos.
— Ange ?
— Ouais… Désolé, je… Tu vas devoir y aller, je crois, souf é-je en constatant que la petite blonde revient.
— Monsieur Salinger, j’ai préparé votre chambre et appelé vos parents. Ils sont en route, annonce-t-elle lorsqu’elle arrive à notre hauteur.
— Merci beaucoup.
— Je vous y emmène ?
Il acquiesce avant de se tourner vers moi.
— Bon et bien… À bientôt, Ange. On se verra au lycée.
— Je serai là demain, déclaré-je. Bonne nuit, Cosme. Repose-toi bien.
Je m’engage dans le couloir en direction de la sortie. Il va falloir que je chope un taxi. Les pompiers ne pourront pas me ramener chez moi.
La soirée a été éprouvante. Je n’ai qu’une envie : me glisser sous ma couette et oublier tout ce qu’il s’est passé.
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