Getting up together
Chapitre 34
Ange
— Tu es sûr que tu ne veux pas dîner avec nous ? me demande ma mère, les mains sur ses hanches nes.
Je secoue la tête et m’approche d’elle pour déposer un baiser sur sa joue.
— C’est le premier Thanksgiving sans Arthur, souf é-je. Je crois que sa mère a besoin d’être entourée. C’est pour ça qu’ils m’ont invité. Pour faire comme toutes les autres années…
Elle m’adresse un sourire contrit, devinant sans mal la peine qui ronge encore mon cœur, même des mois après la mort de mon meilleur ami.
— De toute façon, c’est demain midi que tout le monde vient à la maison. Comme ça, ça te fait deux délicieux repas !
— J’ai déjà hâte !
Surtout que la mère d’Arthur et de Tyler nous prépare un dîner typique, très américain, avec tous les clichés de Thanksgiving ! Ma mère, elle, innove chaque année et tente de glisser des ingrédients de notre culture pour adapter un peu la tradition !
— Allez, le !
Je l’étreins avant de quitter la maisonnette. Felicidad est chez une copine et mon père, sorti je ne sais où. Encore… Évidemment, après la dispute de la dernière fois, il est revenu le lendemain matin, la queue entre les pattes. Comme d’habitude. Et depuis, il y a eu de nouvelles querelles. Des coups. Moi, ma mère… Comme toujours, on fait tout pour protéger Felicidad de cette merde, mais jusqu’à quand cela sera ef cace ? Combien de temps l’épargnera-t-il ?
Je grimpe dans ma voiture et me mets en route jusqu’à la demeure luxueuse de mon meilleur ami. Dire qu’il ne sera pas là cette année. J’ai du mal à l’imaginer… C’est comme si j’étais un invité de trop désormais. Pourtant, Barbara a beaucoup insisté, Tyler aussi, d’ailleurs. Il m’a con é que les derniers mois à la maison avaient été compliqués et que maintenant que les choses commencent à aller mieux, il a envie d’un dîner plus fun. Et il n’y a pas beaucoup de jeunes de notre âge dans sa famille. Du coup, j’ai ni par céder.
Et me voilà devant leur porte à sonner, bouquet de eurs séchées pour Barbara et vin rouge pour Pat.
— Ange ! s’exclame-t-il en m’ouvrant. Ça fait longtemps !
Effectivement… Depuis l’enterrement à vrai dire. Les quelques fois où je suis revenu ici, il n’était pas là. J’ai cru comprendre à travers les sous-entendus de son ls qu’il passait sa vie au bureau désormais.
— Comment ça va, mon grand ?
— Super, merci ! Et toi ?
— Impeccable. Entre vite. Il fait frais !
Je pénètre à l’intérieur du hall et il referme la porte derrière moi. La chaleur qui y règne est plus confortable que la brise qui souf e dehors. Les températures se sont rafraîchies d’un coup ! Désormais, nous dépassons rarement les vingt degrés. En soi, c’est pas mal, mais nous sommes habitués à la douceur, ici.
Je lui tends la bouteille et il me remercie avec une tape dans le dos en m’entraînant à sa suite dans le salon. Il y a déjà du monde : outre la famille Macht, quelques oncles et tantes, la mère de Barbara et celle de Pat sont présents ! Après avoir salué les invités et offert les
eurs à notre hôtesse, je prends place à côté de Tyler, qui me sourit.
— Content que tu sois venu, mec !
— Tu sais que la cuisine de ta mère est un argument de choc, plaisanté-je.
— Elle a mis les bouchées doubles en plus… À croire qu’elle veut compenser son absence…
Je me tourne vers lui. Une lueur triste habite son regard. Il a l’air d’avoir des années de plus depuis la mort d’Arthur. L’adolescent plein d’illusions et d’insouciance a disparu pour laisser place à un jeune homme qui a grandi trop vite. Ce drame l’a changé, j’en suis conscient. Il nous a tous changés…
— Comment tu vas, toi ? Je n’ai pas pris beaucoup de nouvelles ces dernières semaines, m’excusé-je.
— Ne t’en fais pas. Tu es là, c’est tout ce qui compte. Après tout, même si on s’entend bien, c’était Arthur ton pote, pas moi. Ne te sens pas obligé de continuer de venir comme tu le fais.
— Je ne me force pas, Ty ! lui assuré-je. Je t’apprécie, ça a toujours été le cas. Et c’est con, mais… Tu es tout ce qu’il me reste de lui.
Un faible sourire éclaire son visage. J’espère qu’il ne le prendra pas mal. Je ne veux pas qu’il se considère comme un substitut. Ce n’est pas ça. C’est juste qu’avec lui, je sais que je peux continuer d’évoquer Arthur, de le pleurer. Au fond, je ne parle presque plus de lui. Sauf à Cosme. Alors qu’il se foutait bien de lui et réciproquement !
Depuis son agression dans la rue et mon intervention, nous avons construit une drôle d’amitié. Au lycée, nous ne nous calculons presque pas. Mais on se voit souvent : joggings certains matins de la semaine, cinéma, piscine ou simplement traîner ensemble devant un café au centre-ville. C’est étrange, mais on s’entend plutôt bien ! Qui l’aurait cru ? Avec lui, je parle de tout et de rien sans m’inquiéter de ce qu’il pense. Il n’est pas super ciel comme la plupart de mes potes. Nul besoin d’en ler un masque en sa compagnie.
— Ouais, j’éprouve pareil. Ça me fait du bien d’être avec vous.
— Vous ?
— Je… Je vois Bonnie de temps en temps, m’avoue-t-il en haussant les épaules.
Je fronce les sourcils. Voilà une chose que j’ignorais. Est-ce que Cosme est au courant ? Bonnie se joint parfois à nous lors de nos après-midi, cinéma ou cafés. Jamais, elle n’a évoqué Tyler.
— Ah oui ?
Il n’a pas le temps de me répondre. Sa mère arrive avec deux énormes plats : de la soupe de pois cassés et une salade de courge butternut. L’odeur qui me parvient aux narines affole mes papilles. Mon estomac gargouille et je sens Tyler qui me le un coup de coude, amusé.
— Que chacun se serve ! On fait ça à la bonne franquette, ce soir ! s’exclame-t-elle avec un sourire.
Elle est sur son trente-et-un : maquillage léger qui donne à son teint une mine radieuse et une jolie robe noire qui épouse sa silhouette pulpeuse.
— Régalez-vous !
***
À la n du repas, tandis que les adultes continuent de discuter entre eux, je m’éclipse avec le frère d’Arthur et nous nous glissons dehors. Après avoir autant mangé, je ne rêve que d’une chose : un petit joint pour digérer !
Nous nous posons sur le banc au fond du jardin et je m’empresse d’allumer le n bâtonnet tout juste roulé.
— T’en veux ? proposé-je à Tyler.
— Non, j’ai déjà abusé sur le vin ! Je vais éviter de me rajouter ça dans le crâne. Sinon je peux aller me coucher direct.
Le silence s’installe entre nous pendant quelques minutes. Jusqu’à ce que je nisse par le rompre, curieux :
— Alors, comme ça, tu vois Bonnie ? J’étais pas au courant. Je ne pensais pas que vous aviez gardé contact depuis cet été lorsque tu as dû lui annoncer ce qu’on a trouvé sur Arthur.
Le jeune homme laisse échapper un rire gêné. Il n’a pas l’air à l’aise soudain.
— Ouais, en n… Pas souvent, hein ? On va boire un café de temps en temps, c’est tout. Et on s’écrit un peu, murmure-t-il.
Surpris, je l’observe un instant. Malgré l’obscurité, je devine, dans la pénombre, ses joues que le rouge a recouvertes.
— Tu l’aimes bien ? lui demandé-je.
Je manque de tact, c’est vrai. Mais avec Cosme, j’ai pris l’habitude. On est cash l’un envers l’autre.
— Comment ça, je l’aime bien ?
— Bah, tu sais… Elle te plaît ? T’as l’air bizarre quand tu parles d’elle.
Je ris sous cape devant son visage que la gêne a envahi. Il y a quelque chose qui se passe ! Son silence qui s’éternise le prouve. Il cherche ce qu’il peut me dire. Finalement, un soupir lui échappe et il hausse les épaules.
— Peut-être, un peu, oui, admet-il. Elle est craquante… Et je me sens bien en sa compagnie. Mais…
— C’est la meuf de ton frère mort, terminé-je pour lui.
Facile à deviner. À sa place, je serais sans doute aussi mal à l’aise. Avec Arthur, on avait instauré le fameux « bro code » : on ne touche pas aux nanas qu’on fréquente. Bonnie était donc hors compétition pour moi. J’imagine qu’entre frères, de manière implicite, c’est pareil. Même s’ils n’étaient pas les meilleurs amis du monde.
— Ouais… Tu as bien résumé les choses ! marmonne Tyler. Du coup, j’essaie de m’intéresser à une lle de mon lycée. Candice. Elle est jolie, plutôt drôle et intelligente. Passionnée de théâtre comme moi. Mais… Je ne sais pas, j’ai un peu de mal.
Je plisse les yeux. Il a l’air de tenir à Bonnie. Ce n’est pas juste un crush . Sinon il ne se prendrait pas la tête comme ça.
— Bonnie l’avait quitté, lui rappelé-je. En n, elle avait parlé de faire un break. Il ne s’en est pas vanté parce qu’il l’avait trompée et que c’était à cause de ça qu’elle a voulu faire une pause.
— Ouais, et encore elle ne savait pas la moitié… Si elle avait appris pour Melody, c’est sans doute elle qui l’aurait tué de ses propres mains, rétorque-t-il.
Je souris et acquiesce. Ça, c’est sûr. Bonnie a un sacré caractère quand elle veut !
— En gros, leur couple n’était pas un modèle. Il n’y avait plus de couple d’ailleurs ! m’exclamé-je.
— C’est Bonnie qui te l’a dit ?
— Oui, et Cosme aussi… On en a discuté la dernière fois.
Ce n’est qu’un demi-mensonge. À vrai dire, je le savais déjà avant qu’ils ne m’en parlent. Mais je n’ai pas envie de l’avouer. Ni de dire comment je l’ai appris. Je préfère enfouir ça au fond de moi.
— Cosme ? Tu es devenu pote avec lui ?
J’éclate de rire devant son visage interloqué. Lui aussi a raté des épisodes.
— Il n’y a pas que toi qui as des petits secrets, me moqué-je. J’ai
ni par apprécier ce mec, ouais. On s’entend bien. Il est plus cool
que ce que je pensais.
— Il a l’air en tout cas ! Bonnie l’adore, me dit-il avec un sourire. Elle m’en parle beaucoup ! Je crois qu’elle se repose beaucoup sur lui depuis la mort d’Arthur.
Comme moi… Je prends conscience que Cosme, outre supporter Bonnie, doit maintenant me soutenir. J’espère que ce n’est pas de trop pour lui.
— Ouais… C’est une oreille attentive.
Je marque une courte pause avant de reprendre :
— Tu vas faire quoi du coup, alors ? Avec elle ?
— Je… Je ne sais pas. Ça reste une lle que mon frère a fréquentée. Il l’aimait, elle aussi. Je devrais juste enfouir mes sentiments et essayer de passer à autre chose.
— Tu verras… Peut-être qu’elle ressent un truc pour toi.
Tyler semble ré échir pendant quelques secondes. Il nit par sourire et secouer la tête.
— Je ne crois pas… Je n’ai rien en commun avec Arthur. Je ne dois pas être son genre.
— Elle était en couple avec Cosme, je te rappelle !
Je pouffe, moqueur. Si elle a été avec lui, pourquoi pas un mec comme Tyler ?
— De toute façon, ce n’est pas comme si j’allais lui demander de sortir avec moi. Cette lle n’est pas pour moi.
Je hoche la tête. C’est dommage. Il a l’air vraiment attaché à elle. Est-ce qu’il en est de même pour Bonnie ? Peut-être que je devrais creuser ça !
— Ne fais pas cette tête, me dit-il en souriant. Ce n’est rien. Je vais m’en remettre, hein !
Sans me laisser le temps de répondre, il ajoute :
— Au fait, tu crois que je devrais parler à mes parents ? Du téléphone d’Arthur et de ce qu’on a trouvé dedans ?
Son visage est redevenu plus grave. Je hausse les épaules.
— Je ne sais pas… Ils ont l’air d’aller mieux, non ?
Il con rme mes dires d’un signe de tête.
— Peut-être que, leur balancer ça maintenant, ça risquerait de les casser de nouveau. Attends un peu.
— Oui, tu as sans doute raison, soupire-t-il. C’est juste que j’ai l’impression de leur mentir. Je connais des trucs qu’ils devraient savoir et je leur cache.
— Laisse-leur encore du temps. Tu niras par leur en parler.
— D’accord. Merci, Ange.
— C’est normal !
Je lui souris.
— Non, pas du tout. Tu n’étais pas obligé d’être là ce soir ni de continuer de me supporter. Ça me fait du bien de t’avoir dans ma vie.
— C’est pareil pour moi, me dit-il. Allez, viens, on rentre. Il commence à cailler !
Il me tapote le dos et m’étreint rapidement avant de se diriger vers la maison. Ému, je le dévisage un instant. Je crois que je peux dire qu’il est devenu un ami. Depuis la mort de son jumeau, nous nous sommes rapprochés. Et je sais qu’il n’y a pas qu’Arthur entre nous. Nous nous apprécions sincèrement.
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