Getting up together
Chapitre 26
J Tyler e crois que j’ai rarement été autant mal à l’aise dans ma vie.
Devant cette lle que je ne connaissais presque pas avant la
mort de mon frère, je perds mes moyens. On a beau avoir partagé un moment fort à Tijuana en compagnie des amis d’Arthur et de Cosme, je me sens gêné.
Peut-être aussi parce que ce n’est pas comme si je l’avais invitée à boire un café pour le plaisir de prendre des nouvelles. Non. Si elle est là, c’est suite à ce que j’ai découvert avec Ange sur le téléphone de mon jumeau. Arthur était son petit ami. Elle a le droit de connaître tout ce qu’il se passait dans sa vie. Et qui sait ? Peut-être pourra-t-elle nous aider.
— Tu peux tout me dire, souf e la jeune femme.
Elle aussi a l’air troublée. Sans doute parce qu’elle comprend que le sujet que je vais aborder n’est facile ni pour moi ni pour elle.
— Je suis prête à entendre ce que tu as à me con er, ajoute-t-elle.
Elle hausse les épaules. Mais avant que je ne puisse réagir, une serveuse s’approche de nous pour nous demander si on a choisi. Rapidement, Bonnie lance un coup d’œil à la carte.
— Je vais prendre un frappuccino au chocolat avec un peu de chantilly, s’il vous plaît, commande-t-elle. Et un donut.
— Juste un thé glacé au citron pour moi.
Je me sens incapable d’avaler quoi que ce soit. Je suis si nerveux que mon ventre se tord et que je ne cesse de jouer distraitement avec le menu qui trône toujours sur la table.
Nous nous retrouvons en n seuls. La jeune femme dirige ses prunelles marron vers moi. Elle semble attendre que je me décide à parler. Peut-être qu’il est temps que je me lance. Après tout, elle n’a peut-être pas envie de passer son après-midi ici.
— En fait, depuis qu’on est revenus de Tijuana, je… Je ne me sens pas très bien. Cette histoire de cérémonie bis, c’était pour nous aider dans notre deuil et lui rendre un dernier hommage, mais, au fond, je n’y arrive pas. Quoi que je fasse, tout me ramène à Arthur. Je ne comprends pas et ça me ronge.
— Tu… Tu t’interroges sur les raisons de son suicide ? demande-t-elle à voix basse.
J’acquiesce doucement.
— Moi aussi, m’avoue-t-elle. Je croyais que notre escapade au Mexique allait tout résoudre comme par magie, mais je me suis plantée. C’était stupide, en fait… Comment peut-on oublier quelqu’un qui a compté pour nous en s’éclatant trois jours dans un autre pays ?
Elle soupire et baisse la tête.
— Ne dis pas ça, murmuré-je. Tu as fait ça pour lui et pour nous aussi. C’était loin d’être une idée idiote. Au contraire. Nous avons pu célébrer Arthur. C’est juste que…
— Ce n’était pas suf sant pour mettre de côté le fait qu’il se soit suicidé…
À nouveau, elle se tait. Pendant quelques instants, seul le bruit des discussions autour de nous se fait entendre.
Notre serveuse vient déposer notre commande et s’éclipse aussi vite qu’elle est arrivée. J’imagine qu’elle doit se dire qu’on est un couple en pleine rupture, vu les têtes d’enterrement qu’on tire tous les deux. Aucun de nous ne parvient à sourire.
Bonnie attrape sa paille et la plante dans son verre en touillant d’un geste vif.
— S’il était mort d’une autre façon, ça aurait été plus simple, nit-elle par souf er. Tu comprends ce que je veux dire ? S’il s’était fait foutre en l’air par une voiture qui roulait trop vite ou une connerie dans le genre… On aurait pu haïr le conducteur et s’en prendre au destin, mais là… C’est Arthur qui a provoqué toute cette merde. Comment on peut passer au-dessus de ça ?
— C’est ce que je me demande tous les jours, con é-je. Je n’arrive plus à rien depuis qu’on l’a enterré. Je trouve ça si injuste. Pourquoi il a fait ça ? Comment il a pu seulement agir de cette manière ? C’est si égoïste ! Comment on fait, nous, pour se relever ?
Bonnie hoche doucement la tête. Elle croque dans sa pâtisserie avant de la reposer dans l’assiette.
— Pourquoi tu m’as fait venir ici, Tyler ? me questionne-t-elle de nouveau.
Je savoure une gorgée de ma boisson. Histoire de prendre quelques secondes pour me lancer. Elle ne me quitte pas du regard.
— Avec Ange, on a fouillé le téléphone d’Arthur.
Bonnie ouvre de grands yeux surpris.
— Son iPhone ? Mais… Il était où ?
— Dans sa chambre. Ma tante l’avait rangé dans un tiroir. Sauf qu’on ne rentre plus dans cette pièce. Ma mère le refuse…
Je soupire.
— C’est devenu un temple à sa mémoire, impénétrable, continué-je. Bref, j’ai pro té de leur absence pour y entrer et son mobile était rangé dans sa table de chevet. Ange m’a aidé à trouver son code de sécurité.
Elle reste interdite un instant, sans doute sur le coup de l’émotion.
— Je n’avais même pas pensé à ça…, murmure-t-elle. Quelle gourde je fais ! Bien sûr, Arthur était greffé à son smartphone. Il ne le quittait jamais. Il doit y avoir forcément des trucs.
De nouveau, ses prunelles me dévisagent.
— C’est grave ? Ce que vous avez découvert ? m’interroge-t-elle, nerveuse.
Je hausse les épaules. Que dire ? Par quoi commencer ? La drogue ? La lle ? Qu’est-ce qui sera le plus dur pour elle ? Sans doute cette histoire qu’il vivait, dans le dos de Bonnie, alors qu’il sortait avec elle en lui promettant son amour éternel.
— Ce n’est pas anodin ce qu’on a trouvé. Je ne sais pas si cela suf t à expliquer son geste, mais je crois que tout est lié en fait… Arthur avait une vie presque parfaite et tout était sur le point de s’écrouler.
— Raconte-moi, Tyler, s’il te plaît. N’aie pas peur de me blesser, chuchote-t-elle. Je te rappelle que nous venions de nous séparer, Arthur et moi. Je suis consciente que notre couple n’allait pas bien.
— OK…
J’inspire profondément.
— Arthur te trompait, déclaré-je.
La jeune femme lâche un petit rire et secoue la tête.
— Ce n’est pas nouveau, ça. C’est pour ça que je l’ai quitté. Il a couché avec une nana. Plusieurs fois, je crois !
Je me mordille la lèvre, mal à l’aise.
— Il y en avait une autre. Ange connaissait celle dont tu me parles. Mais Arthur voyait quelqu’un. Ça avait l’air assez sérieux. En n, disons que cela faisait quelques mois qu’ils se fréquentaient.
Je n’ai pu m’empêcher de lire les nombreux messages qu’il échangeait avec elle. J’avais besoin de comprendre. Cette Melody, il l’a rencontrée en boîte. Il avait bu, beaucoup trop, elle aussi. Ils ont couché ensemble. Ça aurait dû s’arrêter là. Sauf qu’ils se sont revus. Plusieurs fois. Elle est tombée enceinte. Il voulait qu’elle avorte, mais elle, elle ignorait quoi faire. Alors, il a ni par ipper et la quitter. D’autant plus, qu’il était avec Bonnie. Entre-temps, il y a eu l’autre lle. Juste une passade, elle. Deux, trois coucheries et au revoir. Il avait besoin de se vider la tête, elle était là.
Comment a-t-il pu faire ça ? Je me suis senti mal pour Bonnie, qui lui avait accordé toute sa con ance. Lui, pendant ce temps-là, il lui manquait de respect sans la moindre culpabilité. Bon, OK, il avait l’air de mal le vivre et de tenir à sa petite amie. La preuve, il a souffert de leur rupture.
— Une… Une autre ? Encore ?
Elle est sous le choc. Livide, son visage s’est décomposé. Elle se doutait que son copain, ou son ex, n’était pas le prince charmant qu’elle avait imaginé, mais de là à se dire qu’il se foutait d’elle de cette manière, c’est trop.
Elle déglutit et repousse son assiette. À mon avis, elle ne nira pas son donut.
Elle secoue doucement la tête.
— Ce n’est pas possible, murmure-t-elle. Il n’aurait pas pu me faire ça. Il m’assurait que… Il m’aimait.
Sa voix se casse.
Je me sens si mal de la voir aussi démunie. Soudain, elle semble porter le monde sur ses épaules. Je devine dans son regard voilé l’immensité de sa tristesse. Même si elle avait rompu avec Arthur, avait-elle réellement tiré un trait sur leur histoire ? N’envisageait-elle pas de lui pardonner un jour et de se remettre avec lui ? Aucune idée. Je ne la connais pas assez pour lui poser une question si intime. Je n’ose pas serrer sa main dans la mienne pour la consoler.
— Je suis désolé, Bonnie, me contenté-je de dire. Il a déconné. Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça.
Elle hausse les épaules.
— Il y a autre chose que je dois savoir ? Une énième nana ? Il se faisait notre prof de maths peut-être ?
Je secoue la tête.
— Non… Ce qu’on a découvert… C’est… C’est un sale truc aussi, mais ça ne te concerne pas.
Elle fronce les sourcils.
— Comment ça ? Qu’est-ce que vous avez trouvé ?
Une nouvelle fois, je m’arme de courage. C’est une bombe supplémentaire que je vais larguer. Je suis en train de détruire l’image d’Arthur qu’elle avait. Peut-être que cela l’aidera à faire son deuil. Ou peut-être que cela sera encore plus dur, car elle ne pourra plus lui poser toutes les questions qui traversent son esprit en ce moment même.
— Il se droguait, souf é-je.
Elle esquisse une petite moue et acquiesce.
— Oui, il fumait quelques joints avec Ange de temps en temps. Je leur disais d’arrêter ! marmonne la jeune femme. Après tout, ils voulaient obtenir une bourse pour devenir sportifs professionnels.
— Ouais, mais on ne parle pas de cannabis, là.
— Quoi, alors ? demande-t-elle, perplexe.
— Je ne sais pas trop, avoué-je. Ce n’est pas très clair. En fait, on a fouillé sur son compte Insta.
Le pro l quasi vide de mon jumeau me revient en tête. Ça aussi, c’est suspect !
— D’ailleurs, il avait supprimé ses abonnés et presque toutes ses
photos…, souf é-je. Bref, on a regardé ses MP1 et il se faisait menacer par son dealer. Je crois qu’il prenait une drogue pour améliorer ses compétences sportives.
Bonnie se recule sur sa chaise, pensive. Elle se frotte le menton avec ses doigts ns, colorés de rouge.
— C’est vrai qu’il m’a fait part de ses inquiétudes, se souvient-elle. Il ne se trouvait pas au niveau par rapport à certains mecs de l’équipe. Genre, Ange ou Isma. Il ippait de ne pas obtenir de bourse. Mais de là à se droguer… Je ne peux pas le croire.
— Ouais… Ange aussi était choqué. Il n’aurait jamais pensé qu’Arthur puisse faire un truc comme ça, mais apparemment si…
— C’est… C’est incroyable. Comment on a pu louper tout ça ?
— Je me pose la même question… C’était lui l’acteur de la famille, pas moi. Il a pu nous embrouiller, tous. Moi, son jumeau, toi, sa nana. Son meilleur pote, les autres mecs de l’équipe… Tout le monde n’y a vu que du feu. Pour nous, c’était Arthur, le gars cool, bien dans sa peau et dans sa vie.
— Comment on aurait pu imaginer qu’il déraillait à ce point ?
Je soupire. J’aurais aimé le sentir. Si seulement je m’étais intéressé davantage à lui, se serait-il con é à moi ? Ou la distance qui s’était peu à peu instaurée entre nous était trop grande ? Infranchissable ? Je ne sais pas. Je vais sans doute devoir vivre avec cette question pour le restant de ma vie.
Bonnie se lève brusquement et m’adresse une moue contrite.
— Je suis désolée, je… Je dois y aller…
Sans un mot de plus, elle attrape son sac et se met à courir. J’ai eu le temps d’apercevoir les larmes qui brillaient dans ses yeux. J’hésite un instant à la suivre. Mais à quoi bon ? Que puis-je faire de plus ? Elle a besoin de digérer tout ce que je viens de lui dire. Seules les semaines qui passent pourront l’aider. Du moins, je l’espère…
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